Mieux vaut être riche et bien portant que pauvre et malade

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Les dessous du différentiel de survie des pensionnés au Luxembourg

La récente publication par la Cellule Scientifique de la Chambre des députés d’une étude intitulée « Progression de l’espérance de vie et différentiel de mortalité des retraités au Luxembourg » a bien fait d’attirer une certaine attention jusque dans nos colonnes.

Le scandale apparent est effectivement que les pensionnés les moins lotis ont une espérance de vie inférieure et profitent donc moins de leurs cotisations, pour ainsi dire. Ce qui revient à conclure que les pauvres subventionnent les pensions des riches, autre mécanisme de redistribution des richesses du bas vers le haut et une injustice fondamentale. Il convient d’y ajouter que la tendance actuelle à faire financer les retraites par des investissements individuels va encore accentuer ces injustices, les ménages aisés disposant par définition de davantage de pouvoir d’achat que les ménages modestes.

Le vrai scandale à constater partout en Europe est cependant le fait que les individus des classes sociales inférieures vivent moins longtemps que ceux appartenant aux couches plus aisées, en raison d’un différentiel de santé qui est encore plus flagrant quand on regarde les différences en Europe de l’espérance de vie en bonne santé. En d’autres termes, on vit moins longtemps et malade de surcroît, avec une qualité de vie moindre.

Cette question a fait l’objet de recherches intensives depuis plus de 20 ans, et a permis d’affirmer que les déterminants de santé sociaux sont au moins aussi importants que ceux biologiques/ génétiques ou environnementaux. 

Les constats sur le différentiel sanitaire ont surtout été établis en comparant différents pays pour lesquels des données sur les déterminants sociaux, comme le niveau d’éducation, les revenus, l’arrière-fonds migratoire, les grands accidents de la vie, la taille des ménages et les coefficients de pauvreté sont disponibles, ainsi que des données précises sur l’état de bonne santé. Ces dernières sont établies soit à travers des études à long terme comme le programme Whitehall I et II du Medical Research Council ou l’étude GAZEL de l’INSERM français, soit au moyen de questionnaires assez onéreux qui permettent également de mesurer l’exposition au stress psycho-social, voire  aux  différents éléments qui le constituent.

Par ailleurs, nombre de preuves biologiques ont été accumulées ces dernières années démontrant l’impact fondamental du stress psychosocial permanent sur les mécanismes biologiques et le développement de maladies chroniques. Des données, mais uniquement agglomérées, sont disponibles également pour la population résidante au Grand-Duché et montrent un retard des années de survie en bonne santé sur la survie tout court.

Paradoxalement, des données de santé de ce type par classe de revenus sont cependant indisponibles.

 En effet, la base utilisée par la Cellule Scientifique de la Chambre (LMDP : Luxembourg Microdata Platform on Labour and Social Protection)  et qui est entretenue depuis des décennies par l’Inspection Générale de la Sécurité Sociale,  ne contient que des renvois aux actes médicaux fournis par les médecins aux patients , données dont dispose l’IGSS avec facilité, alors qu’il est extrêmement hasardeux de reconstruire une carrière de patient à partir des  seuls actes de la nomenclature définis dans l’ex-convention entre la CNS et l’AMMD. On doit en conclure que la question qui a fait l’objet d’efforts importants de l’OMS et de l’UE n’a pas beaucoup ému les autorités politiques et académiques locales. Quant à l’AMMD, son intérêt pour la justice sociale et sanitaire est réputé fort limité.

Mais la question n’est pas dans la précision du constat, elle est dans la réponse que nous devons apporter à ce différentiel scandaleux de survie, localement comme en Europe !

 Il s’agit de réaliser au plus vite des investissements collectifs et sociaux dans les domaines tels que l’éducation, le logement, l’urbanisation à taille humaine (la cité des 15 minutes), visant la fin des transports individuels polluants, l’amélioration de l’alimentation, ainsi qu’un grand nombre d’autres mesures de prévention et de santé publique.

La tâche n’est pas mince dans un pays champion de la consommation de tabac et d’alcools blancs, assuétudes que le gouvernement actuel continue à encourager avec un rien de cynisme. Sans oublier au premier chef, les investissements très considérables nécessaires à la prévention des effets de la catastrophe climatique qui autrement auront un impact sur la durée de vie, augmentant ainsi encore davantage le différentiel social de survie en bonne santé.

Pour tout ceci, il ne faut pas hésiter à changer fondamentalement l‘architecture des soins et le cadre de la rétribution des professions de santé. En effet, les actes de prévention doivent être rémunérés autant que les actions de soins et devront représenter jusqu’à 20% des revenus professionnels !

Le professeur Sir Michael Marmot, principal chercheur dans ce domaine et dont le rapport établi en 2005 pour le compte de l’OMS a contribué à la dissémination de ces connaissances, croyait fermement en la possibilité d’un grand nombre de réformes politiques pour arriver à réduire ces inégalités encore au cours d’une génération.

Hélas, au contraire de la recherche biomédicale et pharmaceutique qui semble s’attaquer aux déterminants biologiques mais dont les résultats, traduits en traitements, deviennent inaccessibles, pareille aux mouvements de l’écologie politique s’attaquant aux déterminants environnementaux dont l’importance est croissante alors que les objectifs de l’écologie reculent de partout, aucun mouvement ne s’est emparé durablement de cet agenda de réformes en Europe.

Paradoxalement, il n’y a rien de nouveau dans ces constats.  Ils remontent à très longtemps. Car c’est en 1845 qu’un certain Friedrich Engels publie son ouvrage sur « la situation de la classe ouvrière en Angleterre «   et utilise pour la première fois des données statistiques sanitaires comme fondement d’une critique sociale.

Cet investissement social indispensable se trouve bien évidemment en porte à faux par rapport à la discussion sur l’augmentation régulière des retraites par indexation, exclusion faite évidemment de celles des plus faibles.

Il semble bien que notre société n’ait strictement plus rien à gagner de l’augmentation de la consommation individuelle. C’est d’un grand investissement collectif que dépend sa survie économique et matérielle à présent, les années prochaines le démontreront sans doute encore davantage et ceci cruellement.

Il faut travailler à ce que cet agenda immense de justice et de survie soit repris par les mouvements progressistes. Hélas, nous n’en sommes pas encore là.

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Sources :

Michael Marmot : Social Determinants of Health, World Health Report 2005, WHO Geneva.

Michel Pletschette :  Retraites et Santé in FORUM, Cahier Nr 303 du 13.01.2011.

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