Le gouvernement CSV-DP poursuit sa politique du logement pour les nantis

Entre le 8 et le 11 octobre, la traditionnelle semaine du logement se déroulera une nouvelle fois à la LUXEXPO. Y seront représentés e.a. les ministères et administrations publiques qui mettent en avant depuis des années la « priorité nationale du logement » et « l’accès au logement abordable ». Or la dégradation constante de la situation du logement au Luxembourg témoigne d’un échec cuisant de la politique gouvernementale menée depuis quarante ans. La « permacrise » du logement, qui s’amplifie constamment, touche évidemment en premier lieu les plus pauvres, mais à présent elle affecte aussi lesdites classes moyennes et elle entrave sérieusement l’accès au pays de jeunes salariés et étudiants étrangers.
Une politique du logement désastreuse …
Actuellement les déguerpissements s’enchaînent et de nombreuses personnes touchées peinent à être prises en charge par les services communaux ou étatiques concernés. Cela contrairement aux affirmations, dans la question parlementaire no 3360 [i] des députés Marc Baum et David Wagner, de la part des ministres du Logement, de l’Enfance et de la Jeunesse, de la Famille, des Solidarités, du Vivre ensemble et de l’Accueil, des Affaires intérieures et de la Justice. En raison d’un défaut crucial de logements abordables et même de statistiques précises en matière de logement[ii], ces affirmations, renvoyant aux « autorités compétentes », qui « assurent (…) la mise en place de mesures adaptées visant à prévenir des situations de sans-abrisme et à garantir une prise en charge appropriée », ressemblent à une véritable moquerie. Quant aux « services compétents », ils ne se gênent souvent pas de diriger les demandeurs désespérés vers les bénévoles d’ONG, totalement dépourvues de moyens de secours.
Face à ce désastre et alors que l’Etat luxembourgeois ne manque certainement pas de ressources, il faut poser la question de l’efficience de la politique qui a été menée depuis des décennies. Dans une étude récente[iii], deux chercheurs la jugent sévèrement. Antoine Paccoud (Liser), écrit : « Les 10.5 milliards d’euros de soutien public au logement mobilisés depuis 2010 ont surtout facilité la vie à ceux qui seraient devenus propriétaires (et parfois multipropriétaires) de toute façon. Il est temps de réorienter la dépense publique vers les populations qui sont les plus précaires face au logement en finançant davantage la construction et l’acquisition de logements voués à la location sociale. Le Luxembourg pourrait aujourd’hui loger 10.000 ménages de plus de façon abordable si la moitié des 10.5 milliards avait été investie dans la constitution d’un stock public de logements. » Quant à Samuel Ruben (économiste et auteur sur la question du logement), il note « Près de 80% du soutien public a pris la forme d’avantages fiscaux ; cela implique, toutes choses égales par ailleurs, que la charge fiscale aurait été plus élevée – et donc les recettes publiques plus importantes – si ces « dépenses fiscales logement » n’existaient pas ! »
… poursuivie contre toute évidence
Le résultat de cette fausse politique est patent : les prix du logement ont été poussés vers le haut (les promoteurs ont tiré profit des subventions et des avantages fiscaux accordés) et les logements abordables locatifs font cruellement défaut (ils n’atteignent que 2% pour l’ensemble du pays). Une remise en question de cette politique n’a pourtant pas eu lieu, bien au contraire : le « Booster fir de Wunnengsbau »[iv], publié le 16 juillet dernier, « visant à relancer la construction de logements et à soutenir l’accès à la propriété » constitue largement un copié-collé dans la direction traditionnelle. Le gouvernement agit ainsi à contre-courant des évidences et il poursuit sa politique du logement pour les nantis en réanimant notamment l’amortissement accéléré « afin d’améliorer la rentabilité de l’investissement locatif » Les multipropriétaires disent merci ! Cette politique procède de la philosophie que le logement serait une marchandise et que pour résoudre la crise du logement, il faudrait laisser jouer les forces du marché, faire des cadeaux fiscaux aux investisseurs privés et soutenir le logement en propriété. Peu importe que cette politique menée depuis quarante ans ait échoué et qu’on ait surtout besoin de de logements locatifs publics, on continue sur la même voie. En fait, les électrices et électeurs du CSV et du DP et les électrices – et électeurs tout court – sont avant tout des (multi)propriétaires.
10 recommandations pour défendre un droit humain fondamental
Cette philosophie méprisante des besoins humains réels est contestée par la « Déclaration pour le Droit à un Toit », lancée en juin de cette année à l’initiative d’Amnesty International Luxembourg et de l’association Solidaritéit mat den Heescherten et signée depuis lors par une trentaine d’organisations et 80 personnes individuelles. [v]
Pour les protagonistes de cette Déclaration, le logement est un droit humain fondamental ; accéder à un logement constitue le premier rempart contre la pauvreté et favorise l’accès aux autres droits fondamentaux (santé, insertion, emploi, accès à l’énergie).
La « Déclaration pour le Droit à un Toit » présente 10 recommandations prioritaires :
- Développer un véritable parc locatif public et abordable
- Dissuader la rétention de terres constructibles et financer le logement public via un impôt foncier progressif et une imposition des successions en ligne directe à partir d’un montant de base
- Assurer un plafonnement effectif et juste des loyers
- Construire des structures d’hébergement d’urgence et renforcer la protection des locataires contre les expulsions
- Lutter contre la vacance de logements
- Mettre en place un recensement complet des données en matière de logement
- Simplifier l’accès aux subventions de loyer pour réduire le non-recours
- Renforcer la connaissance générale sur le droit au logement et l’accès à l’assistance judiciaire
- Favoriser l’innovation dans les formes de logement tout en garantissant leur encadrement
- Soutenir et développer des initiatives pour augmenter à court terme l’offre de logements de qualité, notamment
- favoriser les initiatives existantes visant à optimiser les espaces déjà disponibles
- aider les propriétaires désirant transformer et rénover un logement existant en vue d’en étendre la surface habitable à destination de tiers, respectivement d’en améliorer la qualité énergétique
- transformer des surfaces de bureau et commerciales en surfaces habitables
- réaffecter les terrains centraux facilement constructibles
- réglementer et limiter les locations par des plateformes comme Airbnb.
Les lectrices et lecteurs de paroles.lu sont invité.es à lire la déclaration complète et à la signer.
Aller plus loin
La crise du logement ne s’arrête pas aux frontières du Luxembourg. Il s’agit d’une crise internationale et elle résulte de la politique libérale, qui a abandonné le droit au logement au profit du marché et des investisseurs privés, et qui confronte des millions de personnes avec le mal-vivre.
Contre cette crise se mobilisent massivement des citoyen.nes et des électeurs.trices autour de revendications très fortes. Les victoires électorales de Zohran Mamdani à New York (voir l’article « New York n’est pas à vendre » paru sur paroles.lu) et du parti die Linke à Berlin autour du problème du logement, ou encore l’engagement pour Maricarmen Abascal en Espagne en sont l’expression.
die Linke a remporté 25% des votes à Berlin et ce succès met actuellement sous pression les Verts et le SPD face à la demande de socialisation de milliers de logements détenus par de grandes sociétés immobilières, qui figurait au centre de la campagne électorale du parti gagnant.
En présence de dizaines de milliers de personnes descendues dans les rues de Madrid, Maricarmen a illico retrouvé son logement à loyer inchangé. En revanche, les deux décrets pour la protection des locataires contre le droit locatif espagnol extrêmement libéral, qui ont été portés à l’ordre du jour du parlement par la coalition de gauche entre PSOE, Sumar et Podemos, ont été majoritairement refusés par le parti conservateur PP, le parti d’extrême droite Vox et le parti d’indépendance pour la Catalogne Junts. L’un de ces décrets visait à rendre les expulsions nettement plus difficiles et l’autre entendait faire en sorte que les baux ne soient plus de facto limités dans le temps. Ce refus a amené le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez à convoquer des élections générales anticipées pour le 29 novembre.
On voit que la question du logement pourrait bien bouleverser profondément la scène politique.
Les jeunes y jouent un rôle déterminant, tant au niveau du succès électoral de la gauche à Berlin que lors des manifestations en Espagne ; leur mobilisation sera certainement le principal levier pour un succès à gauche lors des élections espagnoles de fin novembre. Mais la partie est loin d’être gagnée face aux slogans anti-migratoires de Vox et aux intérêts de la petite et de la grande bourgeoisie.
Les 10 recommandations qui figurent dans la Déclaration pour le Droit à un Toit restent modérées en comparaison avec la situation inadmissible que vivent quotidiennement au Luxembourg nombre de personnes en matière de logement, et le gouvernement ferait bien de prendre enfin leur détresse au sérieux et de changer fondamentalement de politique.
L’occupation de logements vides, le blocage des loyers ou la nationalisation du foncier – à l’instar de Singapour, autre État disposant d’un territoire exigu – sont d’autres alternatives bien plus radicales.
[ii] Par deux fois dans leur réponse, les ministres admettent m’il n’est pas possible de fournir les chiffres demandés.
[iii] Antoine Paccoud, Samuel Ruben, Soutien à l’accès au logement et à la bonne tenue du marché immobilier : (au moins) 10.5 milliards d’euros en 15 ans, février 2026
[iv] « Booster fir de Wunnengsbau » − Méi bauen. Méi erschwénglech. Méi Wunnengen. – Le gouvernement luxembourgeois
[v] Déclaration urgente sur la permacrise du logement au Luxembourg : « Déclaration pour le droit à un toit » | Amnesty International Luxembourg

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