La Troisième Guerre mondiale n’aura pas lieu si…

Volontiers qualifiées d’impérissables, les œuvres des grands artistes s’ancrent néanmoins dans une époque déterminée qui, inconsciemment ou délibérément, façonne leur message. Ainsi Christopher Nolan campe l’Ulysse de son “Odyssée” en vainqueur tourmenté voguant vers sa patrie au gré d’états d’âme où la victoire se mesure à l’aune de ses victimes et des enjeux du conflit. De même, “La Guerre de Troie n’aura pas lieu” traduit la souffrance de son auteur, Jean Giraudoux, deux fois blessé sur les fronts de la première guerre mondiale et impuissant à dénouer le fil implacable du destin qui – au mépris de toute logique et encore davantage de tout sentiment – tisse à la “Der des Ders” un successeur bien plus sanglant.

C’est une constante de l’Histoire: il suffit de prendre du recul pour que les prétextes des guerres paraissent futiles en comparaison de leur coût. Après tout, Hélène pouvait avoir conscience de sa beauté ravageuse sans pour autant vouloir endosser la responsabilité de fauteur de troubles aussi extrêmes que la destruction de Troie. Après tout, l’apôtre du “Lebensraum” convoitait la petite Tchécoslovaquie en guise de hors-d’œuvre, mais c’est la timidité et l’impréparation des démocraties occidentales qui l’ont encouragé à lancer l’opération Barbarossa dont la déroute devait accélérer la fin du nazisme. Après tout, en redoutant – à l’instar d’un Kennedy craignant que les missiles implantés à Cuba par Khrouchtchev ne prennent les Etats-Unis pour cible – que l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN menace la Russie, Poutine pourrait s’être livré à un simple excès d’imagination sans pour autant vouloir en découdre comme semble en témoigner l’approche hybride, mi-diplomatique, mi-militaire qu’il adopta entre février et avril 2022.

Le déséquilibre patent entre les événements déclencheurs et les conséquences catastrophiques de ces conflits pose la question plus générale des mérites de la négociation. Diplomate de carrière, Jean Giraudoux songeait peut-être à Locarno, Stresa, Rapallo et autres cadres lacustres ou marins de pourparlers de paix en faisant sienne une telle interrogation, marquée toutefois au sceau du scepticisme: “A la veille de toute guerre, il est courant que deux chefs des peuples en conflit se rencontrent seuls dans quelque innocent village, sur la terrasse au bord d’un lac, dans l’angle d’un jardin. Et ils conviennent que la guerre est le pire fléau au monde, et tous deux, à suivre du regard ces reflets et ces rides sur les eaux, à recevoir sur l’épaule des pétales de magnolias, ils sont pacifiques, modestes, loyaux… Et le lendemain pourtant éclate la guerre.”

C’est qu’intervient un autre phénomène – “humain, trop humain”, pour paraphraser Nietzsche -, selon notre diplomate-dramaturge: “Aux approches de la guerre, tous les êtres sécrètent une nouvelle sueur, tous les événements revêtent un nouveau vernis, qui est le mensonge.” A cet égard, les pressions exercées sur Hélène pour éviter la guerre sont le fruit de sa remarquable imagination, non de témoignages directs. En revanche, la propagande qui nous assaille au quotidien est bien réelle, et parfois contradictoire: la Russie, aux abois en raison d’une économie saignée à blanc par les sanctions occidentales, serait près de jeter l’éponge; elle ourdirait pourtant activement l’invasion de l’Europe de l’Ouest à l’horizon 2030. L’IA, sujette à de rares mais spectaculaires hallucinations, pourrait être à l’origine de ce pataquès, faute de maîtriser le contexte des conflits entre humains (“no skin in the game”, comme disent les Américains). L’Européen moyen, qui ne cache pas sa tendresse pour les technologies numériques, lui pardonnera volontiers cet écart. Il pourrait en revanche se montrer moins indulgent envers des dirigeants suffisamment négligents pour abreuver leurs populations des élucubrations “brutes de fonderie” de leurs agences de renseignement, sans révéler le moindre indice sur celle des deux hypothèses contradictoires qu’il convient de privilégier. Le coût politique d’une telle impéritie risque d’être élevé tant il est vrai que la confiance se construit dans la durée mais se dissout dans l’instant.

La tentation est grande à ce stade d’emboîter le pas à Jean Giraudoux et, avec le même aplomb ouvertement ironique et le même goût du paradoxe, de prétendre que la Troisième Guerre mondiale n’aura pas lieu. En effet, si les systèmes d’armes ont considérablement évolué depuis Homère, notre espèce continue à préférer l’hubris à la mesure. Les arsenaux nucléaires rendent simplement ce jeu plus périlleux que dans l’Antiquité.

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