
À la suite de l’invasion de l’Ukraine par le régime russe, des milliards d’euros sont confisqués pour l’armement en Europe. Contemplant de leurs fauteuils les 800 milliards d’investissements prévus dans le cadre du projet « readiness 2030 », lancé par la Commission européenne et l’augmentation jusqu’à 5% du PIB des dépenses d’armement de chaque pays de l’OTAN à l’horizon 2035, les marchands de canons, dont Bob Dylan a dit un jour qu’ « ils ne valent pas le sang qui coule dans leurs veines », se frottent les mains.
Un objectif absurde
Aucune dépense, aussi démesurée soit-elle ; aucun endettement, aussi vertigineux soit-il, ne semblent prohibitifs pour nos responsables politiques dans leur lutte pour « réarmer l’Europe ».
Déjà la fixation d’un objectif de dépenses d’armement de l’ordre de 5% du PIB est absurde, comme l’avaient bien noté Herbert Wulf et Alexander Lurz, deux experts en matière de politique de sécurité du SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) lors d’une conférence au Casino syndical de Luxembourg fin octobre 2025 : « Il faut d’abord définir les besoins et déterminer ensuite le budget qui en résulte ! » Aussi, en comparant les grands systèmes d’armement et les effectifs militaires, les deux conférenciers ont-ils noté que les membres européens de l’OTAN sont dans l’ensemble militairement supérieurs à la Russie et disposent en moyenne d’armes plus modernes. Ils ont relevé une supériorité de la Russie seulement au niveau des bombardiers stratégiques : la Russie en possède 129, les États-Unis 140 et les États membres européens de l’OTAN aucun. Logiquement, il serait donc opportun de renforcer les capacités dans ce domaine. Or le conflit récent entre les conglomérats industriels Airbus et Dassault, qui a sonné le glas de l’avion de combat franco-allemand, a mis en évidence la nécessité d’une coopération européenne au lieu de gaspiller l’argent dans des projets qui profitent aux industries d’armement nationales des différents États membres, diminuant foncièrement l’efficience commune. Alors que 64 % des importations d’armes des États européens membres de l’OTAN proviennent actuellement des États-Unis , le réarmement de l’Europe constitue avant tout une aubaine pour le complexe militaro-industriel américain.
Les yeux bandés face aux dépenses d’armement
Mais une réflexion à tête reposée des dirigeants européens sur la réalité des choses et sur les autres défis qui nous guettent, semble hors de portée.
– Cela malgré le fait que le secteur de l’armement a un penchant assuré vers le gaspillage de fonds publics et la corruption, surtout si l’argent coule à flots et que, comme c’est le cas aussi au Luxembourg, il faut en désespoir de cause dénicher des projets permettant de dépenser les millions imposés aux vassaux européens par le mégalomane narcissique d’outre-Atlantique et ses complices. Dans ce sens, les deux experts Herbert Wulf et Alexander Lurz déjà mentionnés s’étaient demandé face à la déclaration de l’inspecteur général de l’armée allemande Alfons Mais en février 2022 que la Bundeswehr « stehe mehr oder weniger blank da» « ce que la Bundeswehr allemande a fait des 420 milliards d’argent public qu’elle a reçus au cours des 10 années précédentes » [i]
– Cela malgré l’évidence que les dépenses d’armement ne servent nullement à développer l’économie mais qu’elles stimulent surtout l’inflation, qu’elles nuisent gravement à la situation économique et sociale ( le peuple russe en fait cruellement l’expérience à la suite de la militarisation de leur économie par Poutine et consorts ) et que les armes produites servent ultimement à détruire à grande échelle des vies humaines et des biens matériels.
– Cela malgré l’amplification de la crise climatique de plus en plus destructrice, à laquelle la production des armes et davantage encore leur utilisation ajoute[ii].
L’ambition malsaine de plaire à Trump
L’autosatisfaction des dirigeants européens avec les résultats du récent sommet de l’OTAN pour avoir réussi à assurer la bonne humeur du Grand Chef est symptomatique. Rien ne semble pour l’instant pouvoir les éloigner de leur ambition pathologique de plaire à celui qui a qualifié de « ridicules » les 125 milliards d’euros de dépenses d’armement allemandes annoncées par le chancelier Merz pour 2026, qui a menacé de couper toutes les relations commerciales avec l’Espagne parce qu’elle ne mettrait pas assez d’argent dans sa défense , qui persévère dans sa menace d’accaparer le Groenland, qui bafoue à volonté le droit international, et dont la guerre inutile et à nouveau ravivée contre l’Iran a occasionné une flambée mondiale des prix de l’énergie et des engrais.
Le Luxembourg emboite le pas
Le gouvernement luxembourgeois emboite le pas à cette véritable vassalisation et cela prend des formes concrètes, dont les suivantes :
– L’armement rejoint à présent le champ normal de la politique industrielle au Luxembourg.
* Voici d’une part la Société nationale de crédit et d’investissement, soutenant les entreprises privées avec des deniers publics, intégrée dans ladite « économie de la défense ». Le Fonds national de la défense, lancé en avril 2026 et l’Etat luxembourgeois confieront 75 millions d’euros à la SNCI, qui co-investira à son tour 75 millions d’euros à partir de ses propres fonds. Soient donc au total 150 millions d’argent public lancées dans la gueule de l’industrie de l’armement. Cette réorientation de la SNCI n’a jamais été discutée publiquement. Alors que notamment le retour sur investissement dans l’armement est tributaire de la continuation de la guerre en Ukraine et de la continuation de la course aux armements. Et que l’effet multiplicateur des dépenses d’armement sur la production et le revenu national est bien inférieur à celui résultant d’un investissement dans d’autres branches[iii]. Il faut voir aussi le coût alternatif : chaque euro investi dans la production militaire est un euro en moins investi dans des technologies vertes .
* Voilà d’autre part le projet de loi no 8816 « relative à la fabrication des produits liés à la défense » , permettant la production d’armes létales au Luxembourg, qui a été déposé à la Chambre des députés pendant les vacances, en date du 31 juillet 2026. Le lobby des producteurs d’armes dit merci !
– La Place financière de Luxembourg – qui en aurait douté ? – s’apprête à être érigée en hub d’une banque pour le réarmement, appelée en novlangue (nouvelle langue épurée et politiquement correcte selon George Orwell dans son roman bien connu 1984) « Banque multilatérale de défense, de sécurité et de résilience (Defence Security an Resilience Bank – DSRB) ». La DSRB est soutenue par cinq grandes institutions financières transatlantiques, notamment Commerzbank AG, ING Group N.V., JPMorganChase, Landesbank Baden-Württemberg (LBBW) et RBC Capital Markets.
Du moins le gouvernement luxembourgeois – probablement en perspective des prochaines élections – semble prendre conscience (et peur ?) de l’énormité des sommes dévolues chaque année à l’armement. Il a annoncé en effet vouloir limiter à partir de 2027 l’augmentation annuelle de ces dépenses à 0,1% du RNB , visant ainsi 2,3% du RNB en 2029, ce qui correspondrait à 1,665 milliards d’euros d’après les estimations officielles ! Ce qui revient quand-même à une augmentation annuelle des dépenses d’armement de 937 millions d’euros, soit de 128,7 % par rapport à 2024.
Le choix des canons, l’option insoutenable à mettre en question
En actionnant en quelque sorte le frein d’urgence, le gouvernement luxembourgeois tente de contenir le déficit budgétaire croissant, financé par des emprunts publics, qui portera la dette publique du pays au-delà de la limite fatidique des 30 % par rapport au PIB. Face aux autres projets (réforme fiscale, réforme des retraites et du système de santé, création de logements abordables, lutte contre la pauvreté, politique climatique), c’est bien le choix entre le beurre ou les canons qui se précise à vie allure pour notre pays et qui continue d’être passé sous silence, voire nié par les (ir)responsables politiques, tant au Luxembourg que dans les autres pays bellicistes.
Il faut voir que par l’investissement massif dans l’armement – assurant que les « Russes » voudraient et pourraient plonger l’Europe occidentale dans la guerre d’ici quelques années – la politique européenne a opté pour les canons tout en cachant les séquelles de cette politique aux citoyens.
Or, parmi ces séquelles, les conséquences économiques et sociales de la course aux armements comptent encore parmi les moins funestes. Ce qui est plus terrifiant, c’est que la production massive d’armes risque d’aboutir à une véritable guerre avec la Russie. Est-elle plausible ? Qui la veut ? Qui en tire profit et qui la paiera de sa vie ? Et quelles en seront les conséquences pour l’Europe ? [iv]
Voilà autant de questions à mettre en avant et à discuter en public ! Elles interpellent les intérêts des acteurs du complexe militaro-industriel, que ce soit du côté de l’OTAN ou de celui de la Fédération de Russie. Leur base financière et leurs profits ne peuvent se développer qu’en attisant de nouvelles tensions partout où cela est possible, au lieu d’opter pour une dynamique de paix.
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[i] Mehr Gelassenheit und Ruhe sind gefragt, Interview Stefan Kunzmann, Tageblatt, 31-11-2025.
[ii] L’article « Ah Dieu ! que la guerre est jolie », paru au MONDE diplomatique de mai 2026 note : « Une vidéo promotionnelle du fabricant MBDA, ne croit pas si bien dire. Les produits de son employeur ont récemment foudroyé écoles, mosquées et camps de réfugiés gazaouis, causant la mort de plus de cinq cents personnes, dont une centaine d’enfants . Cette entreprise européenne d’armement — au carnet de commandes bien garni, à hauteur de 44 milliards d’euros (Challenges, 23 février 2026) — met pourtant tout en œuvre pour enjoliver ses marchandises : un code éthique qui <veille au respect des libertés fondamentales et des droits humains > ; des opérations de sensibilisation du personnel sur l’identité de genre, la neurodiversité ou la ménopause ; le lancement de projets de reforestation et de préservation des nappes phréatiques ; ou encore l’adoption de < pratiques d’écoconception » du matériel de guerre, afin de « réduire l’impact environnemental à la source > — un pas vers les bombes bio ? ».
[iii] vwl.uni-mannheim.de/media/Lehrstuehle/vwl/Krebs/wirt._Auswirk._Militaerausgaben.pdf/flipbook.
[iv] Steve Jermy, officier de marine anglais en retraite, aborde cette question de manière crue dans son article The Coming War with Russia : A European Road to Ruin. Il note en conclusion : “To conclude, before they march us onwards towards war, our leaders owe us two things. First, an honest, public, strategic assessment of the risks to which this course of action could expose us. Second, an opportunity for our views to be sought and our voices to be heard. After all, it is we, not they, who will be the ones expected to fight the war and bear its costs and consequences.”, in : THE COMING WAR WITH RUSSIA – by Steve Jermy, 2 juillet 2026.

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