Quelques considérations sur les bases économiques du technofascisme

Malgré ce que veulent nous faire croire quelques historiens réactionnaires, les mouvements fascistes qui se sont constitués en Europe pour contrer le mouvement pacifiste et révolutionnaire du siècle dernier ne sont pas tombés du ciel. Au contraire, leur essor et leur maintien s’expliquent par le développement d’une base économique propre. Les cartels industriels et banquiers financèrent le parti nazi, la famille Agnelli et les propriétaires terriens le parti de Mussolini. Les gouvernements fascistes mettent en place des économies fortement dirigistes, loin de l’économie de marché et favorisent les monopoles, répriment les syndicats et recrutent de la main d’œuvre esclave, en masse.
Le fascisme subsiste et prend de nouveaux masques presque civilisés
Loin de disparaître après le deuxième conflit mondial qu’ils avaient provoqué, et malgré les nombreuses barrières de sauvegarde imposées par les Alliés afin d’éviter une nouvelle hyper-concentration économique, les fascismes sont, en ces premières décennies du 21e siècle, partout de retour et ceci avec une effarante superbe. De l’Allemagne à la Russie, des Etats-Unis à Israel, on entend à nouveau leurs fanfares.
La résistance qu’ils rencontrent de toutes parts est-elle cependant assez forte ? Les nouveaux fascistes portent-ils de nouveaux masques pour nous tromper ?
Le fascisme du 21e siècle a pris des formes nouvelles mais non exclusives, les anciens symboles et oripeaux continuant d’être agités.
C’est à présent le techno-fascisme qui se construit sur une formidable concentration de pouvoir économique. Identique à celle rencontrée dans les années trente.
Mais cette fois-ci, il ne s’agit plus de conquérir des territoires et de réduire en esclavage des peuples entiers, mais de capter durablement des fonctions sociales comme la communication, l’éducation et les habitudes de consommation. Les messages sont néanmoins anciens : élitisme, suprématie de la race blanche allant jusqu’à l’eugénisme, racisme travesti en réalisme racial pseudo-scientifique, masculinisme, fantasmes du « grand remplacement » et d’invasion de barbares.
Machines, militaires et fantasmes
Un tout petit groupe de magnats qui se prélassent dans une gabegie obscène constituent un oligopole technologique. Pas plus de quatre , ils ont émergé à partir du contrôle de secteurs de l’économie de plateformes, des systèmes de réseaux sociaux, pour ensuite prendre possession de la quasi-entièreté de ce qu’il est convenu d’appeler l’intelligence artificielle.
Soyons clair : personne ne prétendra sérieusement que ce sont les machines qui génèreraient spontanément l’idéologie autoritaire, raciste et néo-eugéniste, et non des agités comme Elon Musk et Peter Thiel qui profitent de l’immense fortune amassée pour diffuser partout leur idéologie nauséabonde.
Ce premier mécanisme résulte de l’ascension ultra-rapide d’entrepreneurs des secteurs des énergies fossiles, du numérique et de la haute technologie. Ils se dotent de l’idéologie la plus radicale pour opprimer toute idée de démocratie et de société, pensant ainsi conserver le pouvoir intégral sur leurs immenses possessions.
Elon Musk, l’homme au double salut hitlérien télévisé,[i] a toujours été suprématiste blanc dès le départ de sa carrière en Afrique du Sud et n’hésite pas à investir – dans la lignée de ses fantasmes – dans des instruments de technologies totalitaires comme des implants électroniques intracérébraux visant à contrôler la pensée individuelle. Sans réel fondement scientifique, cette entreprise à fait faillite.
Peter Thiel, patron de PayPal,[ii] finance de nombreux centres de propagande néo-fascistes en Europe, veut remplacer le pouvoir sociétal démocratique et sa gestion par la domination des machines dont lui seul et les siens auraient le contrôle.
Plus les perspectives de s’enrichir grandissent, plus s’étend la volonté de tout contrôler, et ce contrôle ne passe plus par la simple possession de médias traditionnels comme les quotidiens de prestige et les réseaux sociaux comme « X », mais par le développement d‘instruments issus de l’intelligence fondée sur des machines (terme plus correct que celui de l’IA). On pourrait définir cet ensemble comme relevant simplement de la propagande « commerciale », certes d’un très haut niveau de sophistication et de puissance en matière de reconnaissance de motifs, styles, modèles ainsi que de leur reproduction.
Cependant, le techno-fascisme n’est pas seulement une machine de diffusion d’idées totalitaires se servant de moyens de gestion commerciale.
Captations et pirateries
La concentration extraordinaire du pouvoir de gestion de données, à la fois immenses et complexes, permet de transformer en profondeur la société et ses fonctions essentielles. La mission DOGE confiée par la Maison Blanche à Elon Musk en offre un exemple frappant : elle visait à démanteler, voire à abolir, des pans entiers de l’administration fédérale, notamment dans la sécurité sociale, la santé et l’éducation. Affaiblir ce qui reste de gouvernance démocratique dans ce pays devait permettre de réduire les dépenses publiques. Combinée à la baisse des recettes fiscales prélevées sur les grands monopoles, cette politique ouvre la voie à davantage de profits et à une capitalisation boursière accrue.
Il y a donc un deuxième principe qui fonde l’économie du techno-fascisme : le capitalisme prébendier, où les avantages sont attribués en fonction de privilèges, réseaux ou relations de pouvoir, mené à outrance, qui se doit de combattre toute forme de régulation économique ou morale !
Palantir, la firme qui promet de pouvoir analyser des milliards de données de morphologie faciale et de mobilité à des fins politiques et militaires accapare un contrat de 100 milliards de dollars du Pentagone pour développer les logiciels ultrapuissants militaires. La Gestapo de Trump, ICE, l’utilise aussi : des micros captent les locuteurs hispanophones dans la rue, les logiciels établissent le schéma et y dirigent les sbires assassins. Déjà, le ministère de l’Intérieur allemand se sert d’un contrat Palantir pour traquer les migrants .
Cette mise en évidence de la nature prébendière du techno-fascisme permet de montrer le parallèle avec le fascisme classique des années trente.
Impacts sociaux négatifs, bulle d’investissements spéculatifs et frénésie de dérégulation
Les réseaux sociaux se prêtent facilement à un bombardement intense des consciences et manipulent les esprits à partir d’une marée d’intoxications complotistes impossibles à vérifier et difficiles à contrer. L’« infodémie » lors du Covid-19 en a été la preuve. Cette surcharge d’informations biaisées et très largement inutiles fait subir une charge mentale ingérable chez les personnes adolescentes encore très vulnérables.
Rien d’étonnant que même les firmes comme Meta de Zuckerberg rallient instantanément le magnat immobilier, à présent locataire de la Maison Blanche, qui leur promet de ne pas réglementer leurs secteurs d’activité et au contraire de combattre la législation européenne qui met le hola sur un certain nombre d’abus concernant les contenus véhiculés.
Au centre du technofascisme se trouve en effet l’idée que toute régulation représente obligatoirement une barrière à l’innovation alors que nombre d’exemples prouvent le contraire, c.à.d. que la régulation peut et doit favoriser l’innovation. La notion libertarienne prétendant que la régulation serait obligatoirement néfaste est hélas largement partagée à droite et jusque dans la gauche centriste. Tout ce qui est protection de l’environnement, des travailleurs, de la santé, des droits des consommateurs est honni par la droite et déclaré désormais tout à fait négociable au niveau de la « gauche centriste » aux termes de la « nécessaire réduction de la bureaucratie ».
L’innovation sans cadre réglementaire est uniquement unidirectionnelle et se dispense de tenir compte du nécessaire impact social et économique positif, seule façon de garantir la durabilité de l’innovation et un retour constant de revenus. L’IA qui nous est présentée souvent comme LA grande révolution industrielle actuelle, est non seulement un périlleux instrument de pouvoir mais également en grande partie une bulle historiquement surdimensionnée. Les appels à capitalisation pour les infrastructures nécessaires à l’IA, comme les centres de données, dépassent les mille milliards rien que pour les deux principales firmes et on ne voit pas comment pourront être générés les revenus nécessaires pour rentabiliser ces dépenses gigantesques. Encore faut-il tenir compte également des consommations d’eau et d’électricité hors norme.
Au moment de son lancement en 2022, ChatGPT était gratuit et n’avait pas de demande ; en 2026, il commence à rapporter par les ventes de publicités. Celles-ci ne sont efficaces que si elles éliminent les offres concurrentielles des autres médias et restent fondées sur l’existence d’un pouvoir d’achat conséquent, ce qui met en cause la rentabilité à long terme de l’application.
L’IA ne saurait rester gratuite, on nous forcera à en consommer : Musk a rendu Twitter payant, ChatGPT nous assommera de plus en plus par des publicités ciblées. La méthode de mise sur le marché de l’IA est celle des pourvoyeurs de drogue dures ou de l’Église de Scientologie : l’entrée est gratuite et sitôt la dépendance établie, tout se fait payer très cher. A la fin, cependant, le client reste sans ressources et une autre vie doit être recrutée et détruite. Afin de s’imposer, les patrons de l’IA ont besoin de poursuivre le contrôle autoritaire de la société. L’obligation émise par l’occupant nazi à tout instituteur d’acquérir un exemplaire du « Mein Kampf « vient à l’esprit.
Les grandes entreprises de l’IA , restant en concurrence effrénée, sont sujettes à une véritable fringale de données. Après la toile, des bibliothèques entières sont pillées et c’est le tour maintenant des réserves des bouquinistes. Les data sont une monnaie dont il faut faire des réserves.
Mais qui fait les choix, de l’utilisation des ces data, désormais réservés ? Quel espoir peut-on avoir que l’on conservera les œuvres de façon pluraliste ?
Le mensonge du triomphe de l’économie de marché
L’IA et ses mécanismes nous emportent loin de l’économie de marché, alors que sa mise en œuvre est présentée comme un aboutissement : non seulement la demande ne saura durer, car l’IA détruit à terme des emplois en masse, écrase ainsi le pouvoir d’achat collectif et diminue le capital social enfoui dans la richesse des relations humaines et du niveau d’éducation. En créant d’immenses inégalités entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas les droits sur les logiciels , elle ne permet pas d’approcher les prix de la valeur et réduit automatiquement le niveau de la demande.
Surtout, toutes les actions d’envergure des grandes entreprises de l’IA demandent des interventions de l’État de plus en plus fortes en soutien à la demande astronomique envers les marchés financiers qui s’en voient fortement perturbés.
Les immenses appétits financiers raréfiant les fonds disponibles, les taux augmentent trop vite, tandis que les perspectives de revenus durables de ces investissements s’éloignent. L’immense « Hype » , le battage médiatique inouï et ses faux débats conduiront-ils à l’échec à terme de l’IA ?
À quand l’alternative progressiste à la dictature des oligopolistes de l’IA
Évidemment, au vu de ces contradictions et de la menace d’une bulle pouvant éclater à tout moment, surgit pour les oligarques de l’IA le besoin d’une future machine de guerre idéologique pour contrôler tout mouvement critique ou d’opposition à cette expansion socialement et écologiquement néfaste. On doit en conclure que l’IA non réglementée et uni-dimensionnée a effectivement besoin du techno-fascisme pour se reproduire économiquement.
On a donc dépassé le stade où l’on pouvait encore railler l’IA comme une mode temporaire.
Il faut faire marche arrière en socialisant le numérique.
Voilà en effet que de plus en plus d’oppositions se forment. Citons le sénateur socialiste américain Bernie Sanders ou d’autres voix critiques comme celles de Cédric Durand, Frédéric Lourdon et Dylan Riley. Il est grand temps de sortir du cauchemar et des admirations béates !
L’atonie initiale du mouvement syndical a hélas accéléré le précariat relié à l’émergence de l’IA.
En effet, les jobs décents sont remplacés par des missions temporaires où l’on gagne 2 centimes par click sur un écran apprenant les bonnes réponses au système IA.
L’IA sachant bientôt tout après ces apprentissages, même ce maigre revenu disparaîtra si le job n’est pas déjà exporté vers l’Inde où le click se paye 0,10 centimes.
Le mouvement progressiste doit d’urgence développer des alternatives et des modèles économiques anti-monopoles IA basées sur l’économie sociale et coopérative. Il faut abolir le modèle actuel de protection de la propriété intellectuelle, qui ne profite qu’aux monopoles. Boycottons les services faussement attractifs comme ceux aux mains de Peter Thiel ! Taxons les GAFA à mesure de leurs dommages sociaux ! Halte à la complaisance du gouvernement luxembourgeois qui déroule sans cesse le tapis rouge aux oligarques techno-fascistes !
[i] Également financé par le fonds de pension luxembourgeois par le biais de participations
dans sa firme SpaceX.
[ii]Le siège social de sa firme est de longue date sur le boulevard Royal.

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