Guerre et guerre des ondes

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Aucun champ d’activité humaine ne semble échapper à l’emprise des préparatifs guerriers menés tambour battant à travers le continent européen: ils vont jusqu’à menacer le peu qu’il reste du vaste spectre de fréquences radioélectriques jadis dédié à l’information et la culture. C’est pourquoi ce qui est en train de se passer en Allemagne (et seulement dans ce pays) mérite notre attention pleine et entière. Plus précisément, la réallocation en cours d’une partie de la bande de fréquences TV UHF – dernier bastion des médias et de la culture – au profit des forces armées s’effectue sans que les députés allemands n’aient eu leur mot à dire. L’armée allemande pourra utiliser ces fréquences en tout temps et en tout lieu, évinçant leurs usages culturels ou interférant avec eux (microphones, oreillettes et autres dispositifs sans fil indispensables à tous les festivals et concerts publics). Une simple notice au Journal Officiel de la Bundesnetzagentur aura suffi à donner le coup d’envoi d’une course aux fréquences qui, se déroulant en coulisses, fait la part belle aux autorités militaires et se rit de la culture:

https://sos-save-our-spectrum.org/fr/premiere-reference-de-lautorite-allemande-des-frequences-bundesnetzagentur-a-une-utilisation-de-la-bande-470-694-mhz-a-des-fins-militaires

Une partie difficile à circonscrire de la bande 470-694 MHz traditionnellement réservée à la radiodiffusion – donc à l’information et aux contenus de qualité – ainsi qu’aux activités du secteur dit PMSE (Programme Making and Special Events) se voit ainsi grignotée discrètement mais avec appétit par la Bundeswehr, privant peu à peu des foules éprises de paix d’accéder à leur mode favori d’expérience musicale, soit les concerts publics. C’est au demeurant un scénario bien rodé chez les militaires: on commence par s’emparer des radiocommunications. On doit bien convenir que les troupes ne sauraient se mettre en mouvement sans communications radio.

Cette politique est compatible avec la Décision (UE) 2017/899 du 17 mai 2017 sur l’utilisation de la bande de fréquences 470-790 MHz dans l’Union

https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32017D0899

qui dispose en son Article 1.4 que: “La présente décision ne porte pas atteinte au droit des États membres d’organiser et d’utiliser leur spectre à des fins d’ordre public, de sécurité publique et de défense.”

A l’heure où le bellicisme fait rage en Europe, nous voilà donc assurés que la décision de laisser la guerre envahir le spectre radioélectrique ou, au contraire, d’en restreindre les empiètements demeurera la prérogative exclusive des gouvernements nationaux. Lisez pourtant ce qui va suivre avant de vous attrister ou de vous réjouir! S’il est un pays qui aurait dû retenir les leçons les plus amères des conséquences d’une humeur belliqueuse effrénée, c’est bien l’Allemagne. Hélas, Berlin semble avoir renoué pleinement avec sa prédilection pour les champs de bataille: les dirigeants allemands entendent en effet tirer le meilleur parti du plan “ReArm Europe” (rebaptisé plus sobrement “Readiness 2030”), afin de regagner le rang qui leur semble seoir le mieux à leur histoire récente, celui de première puissance militaire européenne. A partir de 2029, l’Allemagne devrait ainsi consacrer à sa défense pas moins de 153 milliards d’euros par an, soit environ 3,5% de son PIB. Il s’agit de l’expansion militaire la plus ambitieuse depuis sa réunification, laquelle fait l’objet d’un traité – souvent appelé “Quatre plus Deux” – signé notamment par l’Union Soviétique dont la Fédération de Russie a hérité les obligations internationales, et qui comporte des dispositions relatives à la défense. La France, qui se veut “puissance d’équilibres” et “moteur de l’autonomie européenne” (Revue nationale stratégique 2022) mais dont le budget de défense ne dépassera pas 80 milliards d’euros à l’horizon 2030, risque, se sentant déphasée, d’en concevoir une certaine amertume.

On aurait tort de voir dans les évolutions qui précèdent de simples scories de l’histoire tout juste bonnes à jeter aux oubliettes, au retour de vacances estivales qui pourraient bien être les dernières avant que la guerre ne hante à nouveau le quotidien des Européens. Un tel climat viendra, dans l’immédiat, priver les amateurs de musique de leur passe-temps collectif favori et, dans la foulée, les artistes de la possibilité de déployer leur rare talent à satisfaire la demande d’un public qui exige des créations de plus en plus originales. Plus généralement, et partant de façon encore plus tragique, cette psychose insidieuse de la guerre se voit présider à un transfert systématique de revenus en berne – sous l’effet de la stagnation économique que connaît l’Europe depuis plusieurs années – aux dépens des besoins éducatifs, culturels et sociaux en faveur des industries de l’armement et des recrutements militaires.

Le dilemme du beurre et des canons n’est certes pas inconnu. La mutation existentielle à laquelle nous assistons tient pourtant son caractère inédit de son déroulement en dehors de tout suffrage populaire. Avant que les parlements ne soient consultés comme le prévoient sans doute leurs Constitutions respectives, il conviendra de mettre à leur disposition tous les faits pertinents dûment vérifiés, et non point les rapports de circonstance concoctés par des agences de renseignements s’abritant derrière le secret de leurs sources prétendues et distillés au public sans plus de discernement par les chaînes de télévision et autres réseaux sociaux. Il revient en effet aux représentants du peuple de déterminer, sur la foi de preuves irréfutables, qui, de l’Ukraine ou de la Russie, est en train de l’emporter sur la ligne de front, quel soutien peut être raisonnablement attendu de l’OTAN et pour combien de temps, à quoi ressembleront le contexte et l’avenir politiques de l’Europe au cas où la guerre prendrait fin sans que soit agréée une nouvelle architecture de sécurité à laquelle la Russie devrait participer pleinement, soit autant de préalables au rétablissement d’une paix juste et durable sur le continent européen. L’invasion subreptice des ondes n’est qu’un signe avant-coureur … .

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