« On pourrait lancer une politique de paix dès demain. »

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Entretien de Cléo Thoma avec Claude Simon de la Friddensplattform – 2e partie

Trois affiches avec les mots 'FRIDENS INITIATIV' et des illustrations graphiques, certaines affichant des symboles de paix et des éléments visuels comme des mains et une croix sur le texte.


Nous publions ci-dessous la deuxième partie de l’entretien que Cléo Thoma a mené avec Claude Simon . La première partie a paru le 14 juillet sur notre site.

C.T. : Les mouvements pour la paix sont affaiblis, mais il y a une lueur d’espoir, vu les grandes manifestations “No Kings” aux États-Unis, ou encore les foules qui se mobilisent en Europe pour protester contre la montée de l’extrême-droite. Quelle est la situation du mouvement de la paix au Luxembourg ?

C.S. : En 2002, il s’est passé quelque chose que je trouve encore remarquable aujourd’hui. Sur une initiative de déi Lénk, un mouvement pour la paix a pu être relancé avec un succès énorme. Nous avons réussi à mobiliser près de 14.000 personnes dans les rues de Luxembourg le 16 février 2003 pour protester contre la guerre en Irak.

C’était un moment magnifique.  À travers le monde, près de vingt millions de personnes ont manifesté contre l’intervention militaire en Irak. Cela n’a pas empêché la guerre, il faut bien le reconnaître, cela n’a eu pratiquement aucun effet sur les décisions des États-Unis.

Les dirigeants américains ont simplement adapté leur discours. Ils ont présenté l’invasion comme une opération destinée à apporter la démocratie et les droits humains. Peu de gens étaient convaincus.

Vingt millions dans les rues

Malgré tout, ces vingt millions de manifestants représentaient quelque chose d’important. Ils montraient qu’une immense partie de l’opinion publique refusait cette guerre.

Trois brochures affichant des logos de l'initiative Friddens, avec des illustrations stylisées et des mots-clés en texte.
Projets de logos pour la Friddensinitiativ. Dessins de Guy W. Stoos


Après cela, il y a eu le Forum social mondial, le Forum social européen et même un Forum social luxembourgeois. La société civile s’est mobilisée. Beaucoup d’énergie a été investie dans ces initiatives, mais elles n’ont pas produit les changements espérés.

Quand les mouvements progressistes ne parviennent pas à obtenir des résultats concrets, les gens perdent leur courage et beaucoup finissent par chercher d’autres réponses. L’espace politique pour l’extrème droite a été créé sur nos défaites. Certains de leurs représentants se présentent aujourd’hui comme des défenseurs de la paix. Pourtant, historiquement, ces forces réactionnaires ont souvent soutenu des politiques de puissance et des interventions militaires.

Cela dit, il faut aussi nuancer cette analyse : nous avons également une part de responsabilité dans notre propre faiblesse actuelle. Par exemple, la solidarité croissante avec les droits des Palestiniens au Luxembourg est aussi le résultat du travail constant et exemplaire du Comité pour une Paix Juste au Proche-Orient. Mais une question reste ouverte : que se passerait-t-il si la défaite des Palestiniens devienait totale ?

Je voudrais aussi évoquer un autre mouvement social qui a connu un succès important ces dernières années : le mouvement des femmes. Il faut lui rendre hommage, car il a réussi à créer un véritable espace politique pour ses revendications. Il faut espérer que cette dynamique ne soit pas fragilisée ou submergée par une montée des forces autoritaires ou fascisantes.

Dans ce contexte, j’appelle la société civile et l’ensemble des forces progressistes à se mobiliser contre la militarisation croissante de nombreux secteurs de la société luxembourgeoise. Je crains que ce phénomène nous touche, qu’il s’agisse des questions écologiques, des droits sociaux ou de notre vie quotidienne, à travers davantage de surveillance, de contrôle et un rétrécissement progressif de l’espace d’action politique.

C.T. : Si G.W. Bush avait fait tout un cinéma pour “justifier” ses actes de guerre, Trump s’en fiche éperdument. Dans ce contexte, comment doit résister une plateforme pour la paix ? Se consoler qu’on aura été “du bon côté de l’Histoire”, (rires) bref, la seule chose qui nous reste, ce serait de manifester notre désaccord ?

C.S. : Je pense qu’il faut retourner dans la boîte à outils de la gauche, et retrouver ce qui lui a permis autrefois de peser dans la société. Après tout, elle a réussi à mobiliser les classes populaires, à leur donner de l’espoir et à leur faire prendre conscience de leur propre valeur. Il y a eu des époques où l’on était fier d’être ouvrier, fier de résister et de se battre pour ses droits.

Un groupe de manifestants tenant une grande banderole avec le texte 'GÉNT ATOMKRAAFT', entouré de paysages de campagne et de bateaux dans un port.
Jeunesse engagée: d’antan…
Un groupe de personnes allongées sur le sol, certaines portant des écharpes et un drapeau arc-en-ciel, en train de se détendre ensemble.
… et en 2003. (Photos : Claude Simon)

Aujourd’hui encore, c’est une priorité de la gauche d’organiser celles et ceux qui veulent s’engager, que ce soit pour la paix, pour la justice sociale ou pour le climat. Bien sûr, la tâche est difficile. Après plusieurs décennies de politiques néolibérales, l’individualisme, la marginalisation de la classe ouvrière, l’isolement des forces d’opposition, la désorganisation des forces de gauche sont devenus très forts et les formes traditionnelles de mobilisation se sont affaiblies. Mais cela ne change rien à la nécessité de trouver de nouvelles manières de rassembler les gens et de leur redonner confiance dans l’action collective.

Pour la paix, sans ambiguïté

Je pense aussi que la gauche doit rester fidèle à un principe fondamental : être pour la paix, sans ambiguïté et sans compromis. Nous ne pouvons pas abandonner cet objectif au nom d’une politique de puissance européenne, que nous nommons autonomie stratégique. À mes yeux, l’Union européenne n’a jamais été un projet de paix ; elle représente d’abord des intérêts économiques et géopolitiques, notamment ceux des grandes puissances économiques du continent. C’est ainsi que je comprends sa logique profonde.

Dans ce contexte, je ne crois pas que la gauche doive accepter la logique de recourir à la force militaire pour anticiper des hypothétiques menaces futures. Prenons la guerre en Ukraine et la situation qui s’est alors donnée pour les pays en Europe. La situation est complexe. Je ne sais pas ce qui se passe dans la tête de Vladimir Poutine et je ne peux pas exclure qu’il nourrisse des ambitions de conquête. Mais si l’on observe la politique russe depuis deux décennies, on peut y voir une certaine cohérence stratégique. Même l’invasion de l’Ukraine ne peut pas être expliquée uniquement par la folie d’un dirigeant ou par les intérêts à court terme de l’oligarchie russe. Du point de vue russe, elle s’inscrit dans une histoire marquée par un sentiment d’encerclement, d’humiliation et de perte d’influence face aux États-Unis et à l’Europe. Cela ne justifie en rien cette guerre, mais cela fait partie des éléments qu’il faut prendre en compte pour construire une réponse politique.

Une foule nombreuse de manifestants se rassemble dans une rue, tenant des pancartes.
Manifestation contre la guerre en Ukraine. Luxembourg, mars 2022

Justement, lorsqu’il s’agit de construire la paix en Europe, nous disposons de plus de possibilités qu’on ne le dit souvent. L’histoire montre qu’il existe des alternatives diplomatiques. Dans les années 1970, par exemple, sous l’impulsion de dirigeants comme Willy Brandt, des efforts importants ont été faits pour réduire les tensions entre les blocs de l’Ouest et de l’Est, pour favoriser le dialogue et limiter les armements nucléaires. On a négocié, on a signé des accords, on a cherché à instaurer des mécanismes de confiance mutuelle.

Cette boîte à outils diplomatique existe toujours. Rien n’empêche, en théorie, de relancer des initiatives de désarmement, de coopération et de dialogue. Je reste convaincu qu’une véritable politique de paix pourrait être engagée dès demain et que les pays membres de l’Union pourraient y contribuer.

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