« On pourrait lancer une politique de paix dès demain. »

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Entretien avec Claude Simon de la Friddensplattform, réalisé par Cléo Thoma – 1re partie

Banderole exprimant un message anti-NATO, indiquant "70 Joer NATO ginn duêr. Et gët Zäit ofzersëchten." avec un symbole barré de l'OTAN.

Dans le cadre de la thématique « Le temps est venu de résister», Cléo Thoma s’est entretenue au nom de paroles.lu avec Claude Simon, figure connue du mouvement pour la paix à Luxembourg.
L’entretien comporte deux parties, l’une au sujet des crises internationales actuelles et l’autre au sujet de la situation du mouvement pour la paix au Luxembourg.

Manifestation nocturne avec des participants tenant une banderole proclamant 'NO US INTERVENTION IN VENEZUELA' entourés de drapeaux.
Claude Simon (9e à p. de la droite) entouré d’autres militant·e·s pour la paix en janvier 2026 devant l’ambassade US

1re partie de l’entretien

C.T. :  On nous répète que la situation de l’humanité s’est considérablement dégradée ces dernières années, partage7z-vous cette impression ?

C. S. : Je constate aujourd’hui un certain nombre de crises : financières, économiques, mais aussi dans les relations internationales. Il est clair que les États-Unis s’affaiblissent sur les plans économique et financier, malgré la domination persistante du dollar, tandis que la Chine continue de gagner en puissance.

Un exemple révélateur est celui de l’Argentine. Son président actuel est un admirateur enthousiaste de Trump, mais la Chine demeure un partenaire économique plus important pour son pays que les États-Unis. Même s’il cherche à renforcer ses liens avec Washington, son gouvernement ne remettra pas en cause ses relations commerciales avec Pékin.

Lorsqu’un État monte en puissance, d’autres déclinent, et cela provoque inévitablement des tensions et des crises. Ce point de vue de John Mearsheimer, bien qu’il ne dise rien des motivations internes des États, décrit bien une dynamique qui peut conduire à des guerres. Ainsi, les tensions entre les grandes puissances européennes du début du XXe siècle, notamment entre l’Allemagne et la Grande-Bretagne, ont contribué au déclenchement de la Première Guerre mondiale.

Trump n’est pas fou

Dans ce contexte, je voudrais souligner que Trump n’est pas fou, contrairement à ce que l’on entend souvent, y compris à gauche. Il fait de la politique de manière rationnelle. Il agit comme un joueur de poker : parfois ses paris sont gagnants, parfois ils le rendent ridicule.

Concernant les relations avec l’Union européenne, sa stratégie a connu un succès considérable. Les sommes qui vont être transférées de l’UE vers les États-Unis sont colossales. Il est d’ailleurs étonnant que les Européens aient accepté cela ; on a l’impression qu’ils tiennent à préserver ce partenariat à tout prix.

Manifestants tenant une pancarte disant 'DUMP THE LUMP CALLED TRUMP' et drapeau luxembourgeois.
Pancarte brandie par un habitué des manifs au Luxembourg.
Elle connaît beaucoup de succès, entre autres auprès des touristes américain·es.


Cela dit, je ne pense pas que les États-Unis soient gagnants à long terme. La politique agressive de Trump ne suffira pas à enrayer leur déclin relatif. De son côté, la Chine ne semble pas particulièrement inquiète. D’ailleurs, lorsqu’il a tenté d’imposer un rapport de force, Trump a dû faire marche arrière sur plusieurs points. Pendant ce temps, la Chine continue d’afficher une croissance économique qui doit susciter bien des jalousies en Europe comme aux États-Unis.

Parallèlement, je constate une montée du racisme dans les pays occidentaux. Les États-Unis semblent vouloir rétablir, au moins dans leur sphère d’influence, des pratiques qui étaient courantes il y a trente ou quarante ans, notamment des formes d’intervention directe dans les affaires d’autres pays.

On peut reprocher beaucoup de choses à Trump, mais certainement pas d’agir discrètement. L’attitude adoptée à l’égard du Venezuela, les menaces répétées contre Cuba ou encore le traitement réservé aux immigrés témoignent, à mes yeux, d’un racisme assumé et d’une forme d’arrogance héritée de la domination occidentale.

D’un autre côté, on pourrait dire que la gauche voit émerger ce qu’elle a longtemps appelé de ses vœux: un monde multipolaire. Or un tel monde comporte à la fois des avantages et des inconvénients. Il peut limiter l’hégémonie d’une seule puissance, donc l’émancipation de nations plus faibles, mais il s’accompagne aussi de nouvelles rivalités et de nouvelles tensions.

En tant que pacifiste, je suis profondément inquiet face à l’évolution actuelle du monde. Les tensions internationales, la multiplication des conflits et la logique de réarmement qui gagne de nombreux pays me semblent particulièrement préoccupantes.

C.T. : Si Trump et son entourage ne sont pas fous, on constate pourtant que certaines décisions n’aboutissent pas aux résultats escomptés…

C.S. : Le déficit commercial des États-Unis est devenu considérable, et le pays est contraint de réagir s’il veut préserver la position dominante du dollar. Que fait Trump ? Il cherche par tous les moyens à conclure de bons accords, aussi bien avec ses adversaires qu’avec ses alliés. Toutes ses initiatives visent à favoriser l’économie américaine, même si elles n’atteignent pas toujours leur objectif, car celle-ci semble confrontée à d’importantes difficultés structurelles. Dans cette perspective, chacune de ses décisions est guidée par la volonté de renforcer et de préserver la puissance économique des États-Unis.

Par ailleurs, les États-Unis ont perdu une partie de leur domination technologique, qui constituait l’un des piliers de leur puissance. Pour préserver leur position, ils ont besoin d’accéder à certaines ressources stratégiques, de maîtriser des technologies et des savoir-faire essentiels, et de mobiliser des capitaux considérables.

Trump ou Biden : globalement, le même objectif

Sur ces différents plans, les États-Unis poursuivent leurs objectifs avec des succès variables. Et, dans ce domaine, les différences entre les politiques menées sous Biden ou sous Trump sont finalement moins importantes qu’on pourrait le croire : les priorités stratégiques restent largement les mêmes.

En revanche, il faut constater que Donald Trump se distingue par son rapport au droit international. Là où ses prédécesseurs cherchaient généralement à justifier leurs actions en invoquant des règles, des alliances ou des principes juridiques, Trump assume beaucoup plus ouvertement leur remise en cause. La contestation des normes et des engagements internationaux est même devenue un élément à part entière de sa stratégie politique.

C.T. : En Iran, cette stratégie n’a pas l’air de fonctionner.

C.S. : Trump a déjà avancé une dizaine de raisons différentes pour justifier son attaque contre l’Iran. Mais, à mon avis, la véritable raison est que l’Iran est un partenaire commercial important de la Chine. Concernant la Russie, Trump semble souhaiter faire de Poutine un allié, peut-être dans l’espoir que Moscou adopte une politique moins favorable à Pékin.

Panneau de protestation portant les mots 'GO YOURSELF' avec des illustrations de drapeaux et d'armes, dans un contexte de manifestation.
Militante lors d’une manifestation à Bruxelles en juin 2026

Je ne pense pas que son intervention au Venezuela s’explique uniquement par le fait que ce pays exporte des énergies fossiles vers la Chine, mais cela a probablement joué un rôle. Plus généralement, il semble entretenir ou alimenter des tensions dans plusieurs régions du monde : les menaces à l’égard de Cuba, les revendications concernant le Groenland, et bien d’autres encore. Cette stratégie paraît s’exercer de manière constante sur plusieurs fronts.

C.T. : Les Européens, à part l’Espagne, continuent à lui manger dans la main. Qu’est-ce qu’on y gagne ? Et quel sera le sort de l’OTAN ?

C.S. : Oui, c’est assez étonnant. Certains estiment que l’Europe aurait besoin d’un nouveau Charles de Gaulle, d’un dirigeant doté d’une véritable indépendance de jugement et du courage nécessaire pour défendre ses positions, des qualités qui sembleraient faire défaut aujourd’hui.

Concernant Macron, Merz, Starmer ou encore von der Leyen, il est difficile de mesurer précisément leur degré d’adhésion aux orientations de l’OTAN. Il faut néanmoins rappeler que, depuis la Seconde Guerre mondiale, les courants favorables à l’Alliance atlantique ont généralement occupé une place dominante dans les gouvernements des grands pays européens.

Affiche contre l'OTAN avec le texte '70 Joer NATO ginn duer.' et 'Et gëtt Zäit ofzeeschten' accompagnée d'un symbole barré de l'OTAN.
Foto: C. Simon

Ce que l’on peut en revanche constater, c’est que les politiques actuellement menées par l’Union européenne ne paraissent pas, aux yeux de certains observateurs, servir prioritairement les intérêts de l’économie européenne dans son ensemble.

C.T. : Les crises internationales ont un impact horrifiant sur des millions de personnes à travers le monde. Il existe des mouvements de résistance, comme la Friddensplattform, mais vu la situation on a tendance à se demander : à quoi bon ?

C.S. : Pour l’instant, il n’y a pas vraiment de place pour un mouvement en faveur de la paix. Les forces d’opposition aux politiques gouvernementales sont tellement faibles et divisées, tant dans leurs analyses que dans les solutions qu’elles proposent, que l’espace d’intervention se réduit comme une peau de chagrin.

Même la presse libérale ne nous prend pas vraiment au sérieux. Pourtant, les positions que nous défendons au sein de la Friddensplattform mériteraient d’être relues. Elles restent, à mes yeux, largement pertinentes face aux défis actuels.

La situation ne pourra s’améliorer que si les gouvernements décident de privilégier la diplomatie. Or, ce n’est pas ce qui se passe aujourd’hui.

La nostalgie des anciens pays colonisateurs

Donald Trump poursuit une autre stratégie, et l’Europe semble le suivre en vassale fidèle plutôt qu’en partenaire autonome. Peut-être que les dirigeants européens sont nostalgiques de l’époque où, sous Obama ou Biden, ils pouvaient agir dans l’ombre des États-Unis : chacun avait son propre terrain d’action, reproduisant à plus petite échelle ce que les Américains faisaient à plus grande échelle. L’intervention au Mali en est un exemple.

Un manifestant portant un panneau en bois avec des inscriptions en anglais demandant la liberté pour plusieurs pays, dont l'Éthiopie, le Congo, la Palestine, l'Iran, le Yémen, l'Afghanistan, le Soudan et le Liban.
Manifestant pour la paix – Bruxelles, juin 2026

À mes yeux, l’Union européenne n’est pas vraiment un projet tourné vers la paix. Lorsqu’elle essaie de se comporter comme une grande puissance, elle agit en impérialiste, bien qu’elle n’ait pas les moyens de ses ambitions. On l’a vu en Afrique de l’Ouest : lorsque plusieurs anciens pays colonisés ont commencé à coordonner leurs actions, les Européens ont perdu leur influence, remplacée en partie par des acteurs russes, notamment des sociétés militaires privées.

On peut discuter des avantages ou des inconvénients de cette évolution pour ces pays et leurs populations. Mais il est facile de comprendre pourquoi une partie de la population est lassée ou méfiante à l’égard des Européens et des Américains. Depuis les débuts de la décolonisation, de nombreuses tentatives visant à instaurer davantage de justice sociale ou de démocratie ont été freinées ou combattues par les anciennes puissances occidentales, selon leurs intérêts du moment.

C.T. : Le droit international n’a jamais été respecté du moment qu’il était question des anciennes colonies.

C.S. : Le droit international est une belle idée, mais dans la pratique, il a très peu de moyens pour s’imposer. Plusieurs institutions ont été créées pour essayer de le faire respecter, comme la Cour internationale de Justice, mais les grandes puissances ont toujours veillé à ce qu’aucun mécanisme ne puisse réellement limiter leur liberté d’action.

Panneau de rue indiquant 'Rue du Droit International'
Photo: C. Simon

Pourquoi le droit international est-il si souvent violé, que ce soit par les États-Unis, les pays européens, l’Union soviétique puis la Russie, ou encore la Chine? Est-ce simplement le résultat d’une volonté de domination ? Ou est-ce aussi parce que les États craignent qu’en respectant strictement les règles, ils deviennent plus vulnérables que leurs rivaux ?

Un État cherche d’abord à assurer sa survie. Dans cette logique, devenir plus puissant que ses concurrents est souvent considéré comme une garantie de sécurité. Depuis le XIXe siècle, les États-Unis ont cherché à s’imposer comme la puissance dominante de leur région. Par la suite, ils ont tout fait pour éviter que l’Allemagne ou le Japon ne retrouvent une position trop forte, avant d’établir une influence mondiale sans précédent.

La Chine, de son côté, a connu l’expérience inverse. Au XIXe siècle, elle était affaiblie et soumise à de nombreuses pressions étrangères. Même sans être colonisée de la même manière que d’autres pays, elle a longtemps été maintenue dans une position de faiblesse relative. Puis, à partir des années 1980 et surtout 1990, elle est devenue une grande puissance économique.

Montée en puissance de la Chine

Pourquoi les États-Unis ont-ils toléré cette montée en puissance ? Les avis divergent. Certains pensent qu’ils n’avaient pas les moyens de l’empêcher. D’autres estiment qu’ils y trouvaient un intérêt économique. Les importations massives de produits chinois à bas prix ont permis de maintenir un niveau de consommation élevé aux États-Unis malgré la stagnation des revenus d’une partie de la population. Lorsque les biens de consommation coûtent très peu, les difficultés salariales sont moins visibles.

Aujourd’hui, la situation a changé. Bien avant l’arrivée de Trump, les États-Unis avaient déjà commencé à considérer la Chine comme un rival stratégique et à mettre en place une politique visant à limiter son influence et son expansion, dans une logique qui rappelle certaines stratégies de containment du communisme de la Guerre froide.

Pour ces éléments d’analyse il manque un regard plus approfondi sur l’économie et les forces sociales en place.

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