Anthropic – le chevalier résistant à la dérive fasciste de l’administration américaine ?

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Fin mai, le pape Léon XIV a publié une encyclique intitulée « Magnifica Humanitas » en rapport avec l’intelligence artificielle. Il y demande de désarmer cette nouvelle technologie, de la rendre humaine et d’éviter qu’elle ne conduise à de nouvelles formes d’esclavage. Lors de la présentation de l’encyclique est aussi intervenu Christopher Olah, un des fondateurs de l’entreprise Anthropic, principale rivale d’OpenAI et réputée en conflit avec Donald Trump.

Cette intervention d’un représentant d’Anthropic prétendant soutenir les bonnes causes du pape reflète l’aspect éthique que cette entreprise affiche dans sa politique de relations publiques. Nous nous souvenons toutes et tous de la fureur de Donald Trump lorsqu’Anthropic a refusé, le 11 février dernier, de lever les restrictions à son contrat avec le Pentagone et d’autoriser toute application de son produit Claude que l’armée jugerait nécessaire. À la suite de ce refus, Trump a exclu Anthropic des marchés publics fédéraux et le secrétaire d’Etat à la défense Hegseth l’a désignée comme « risque pour la chaîne d’approvisionnement de la sécurité nationale ».

Pour clarifier, voyons quel est ce contrat et quelles en sont les restrictions !

– En juillet 2025, Anthropic  avait signé avec le ministère de la guerre américain un contrat de 200 millions de dollars sur deux ans tendant à articuler son produit-phare Claude à la plate-forme Big Data fournie par Palantir et à la déployer sur l’infrastructure d’hébergement construite par Amazon. Claude est un grand modèle de langage (large language model – LLM), une intelligence artificielle entraînée sur d’énormes quantités de textes pour apprendre comment le langage fonctionne. Un LLM peut se voir comme un immense moteur de génération de texte — un logiciel qui a en quelque sorte « appris à parler la langue humaine ».

– Anthropic avait fixé deux limites à l’emploi de Claude : ne pas l’utiliser ni dans le cadre d’une surveillance de masse des résidents américains, ni pour piloter des armes entièrement autonomes, c’est-à-dire sans supervision humaine.

Or, ces deux explications conduisent à une forte relativisation des prétentions éthiques d’Anthropic:

– D’abord la collaboration avec l’entreprise Palantir sur la plate-forme du Pentagone incarne une contradiction on ne peut plus forte avec les principes éthiques mis en avant par Anthropic. Les déclarations antidémocratiques et suprémacistes des fondateurs de Palantir – Peter Thiel et Alexander Karp – sont bien connues et Palantir a fait de la surveillance des populations son fonds de commerce. Elle a notamment fourni au service de l’immigration et des douanes américain (ICE) des éléments technologiques essentiels pour les déportations de masse.
Il est étonnant aussi que Anthropic refuse d’utiliser Claude pour la surveillance de masse des résidents américains, mais que son exploitation pour la surveillance de masse des non-Américains ne semble pas problématique pour les dirigeants d’Anthropic !

– Ensuite Anthropic a été la première entreprise à mettre à la disposition du Pentagone un grand modèle de langage. Avec les logiciels développés par Palantir pour le compte de l’armée américaine, Claude a été utilisé comme interface pour le commandement militaire notamment dans la guerre contre l’Iran dès le 28 février. Cela fut donc le cas au-delà de l’expiration de l’ultimatum du 27-02 pour l’acceptation des conditions trumpistes, en attendant un LLM de remplacement. Un article paru au Monde diplomatique de mai dernier[i] précise : « Grâce à l’IA d’Anthropic, les analystes peuvent désormais sonder, par des requêtes en langue naturelle, les immenses jeux de données issues des images captées par satellites ou par drones, des renseignements d’origine électromagnétique, des données provenant du Web ou de rapports divers et variés. Claude génère des résumés, propose des analyses et des recommandations. Il identifie par exemple des cibles militaires en les classant par ordre d’importance stratégique, suggère les systèmes d’armes les mieux adaptés et génère des séquences de frappe quasiment en temps réel, en compilant même au passage des arguments juridiques pour justifier de leur légalité. » L’article poursuit : « Le couplage de Claude aux plates-formes de Palantir accélère la < chaîne de mise à mort> — la kill-chain, dans le jargon militaire. (…) Lors d’une conférence tenue le 12 mars dernier, M. Chad Wahlquist, un cadre de Palantir, évoquait des statistiques relatives au conflit en Iran : < L’utilisation de l’IA pour analyser automatiquement les images aériennes aurait permis de faire passer le nombre de cibles désignées de cent à mille par jour ; l’incorporation des LLM à ces systèmes permettrait désormais d’atteindre de l’ordre de cinq mille cibles par jour. > »
Il faut alors constater que bien qu’en refusant la mise en jeu d’armes automatiques, Anthropic n’a posé aucune limite à l’immense intensification des opérations militaires que permet son LLM.

Est-ce que ces restrictions – toutes relatives – et le conflit avec Trump et consorts, ayant conduit à la mise à l’écart d’Anthropic dans les contrats gouvernementaux, ont nui commercialement à Anthropic ? Cela au profit du programme ChatGPT d’OpenAI, qui s’est accordé avec le Pentagone.

Non, bien au contraire ! On peut retenir comme résultat de cet épisode où Anthropic s’est attribué le rôle du chevalier résistant à la dérive fasciste de l’administration américaine, un triplement de son chiffre d’affaires au cours du 1er trimestre 2026, dépassant les 30 milliards de dollars. Claude a connu un succès retentissant. Pari largement gagné donc face aux 200 millions de perdues ! Et gain de réputation auprès des consommateurs et des travailleurs de la tech !

Quant aux autres géants du Silicon Valley (Amazon, Google, Apple, Microsoft), ils continuent d’esquiver la problématique de la surveillance de masse via des déclarations plus ou moins fantaisistes de protection de la vie privée de leurs utilisateurs. Et ils poursuivent allègrement à l’échelle mondiale la collecte et l’hébergement sur leurs infrastructures des gigantesques quantités de données sur lesquelles s’appuient leurs programmes d’IA, consolidant ainsi chaque jour la puissance des États-Unis et du gouvernement Trump. Le Luxembourg y apportera sa contribution en permettant à Google de construire un centre de données à Bissen.

Pour ce qui est des vœux pieux de l’encyclique papale , ils resteront lettre morte, tant que les propriétaires privés des moyens de production de l’IA pourront sans limite placer la recherche du profit et du pouvoir au-dessus de tout autre objectif.


[i] La bonne conscience de la Silicon Valley, le Monde diplomatique, mai 2026.

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