
Alors que la communauté internationale a les yeux tournés vers le conflit américano-israélo-iranien et les conséquences que cela pourrait avoir sur le pouvoir d’achat de ses électeurs, elle se désintéresse de plus en plus de la situation des Libanais, des Gazaouis et, plus encore, des Palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est.
Alors que la situation actuelle au Liban est marquée par une grande instabilité, caractérisée par un cessez-le-feu plus que précaire, une crise humanitaire majeure et un effondrement économique persistant, qu’au même moment, la population dans la bande de Gaza fait face à une crise sanitaire sans précédent et à une insécurité alimentaire persistante, la situation en Cisjordanie occupée est plus tendue que jamais, mettant en péril le peu d’espoir qui reste de voir un jour la naissance d’un État palestinien autonome.
Une colonisation de plus en plus poussée …
Plus de 700 000 colons israéliens résident aujourd’hui illégalement en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, avec une croissance exponentielle depuis l’arrivée de l’extrême-droite suprémaciste au pouvoir en Israël. Selon l’organisation israélienne de défense des droits humains « Peace Now », Israël a approuvé, sous le gouvernement actuel, 102 nouvelles colonies contre un total de 127 colonies existantes avant son élection.
La colonisation et les infrastructures routières, murs de séparation, checkpoints et autres obstacles qui s’en suivent, entrainent un démembrement de plus en plus poussé des territoires palestiniens. Une cartographie mise à jour par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies montre ainsi qu’aujourd’hui, pas moins de 925 checkpoints rendent difficile, voire impossible, la libre circulation de la population palestinienne à travers la Cisjordanie et Jérusalem-Est.
Et le projet de colonie le plus emblématique, appelé « projet E1 », validé en août 2025, n’arrangera rien. Son principal objectif est de créer un corridor de souveraineté israélienne qui séparera physiquement le Nord du Sud de la Cisjordanie. Elle scellera par la même l’isolement de Jérusalem-Est, pourtant supposée devenir la capitale d’un futur État palestinien. Le développement de ce projet est perçu comme une étape décisive dans le processus d’annexion de la Cisjordanie et de la construction du « Grand Israël », s’étendant au-delà des frontières actuelles à l’ensemble des territoires palestiniens – from the river to the sea. Sous la houlette des ministres Smotrich et Ben-Gvir, ce projet du « Grand Israël » est passé, aujourd’hui, d’une idéologie marginale à une composante influente de la politique gouvernementale israélienne.
… des colons de plus en plus violents …
Les dernières années ont également été marquées comme les pires années en termes d’exactions de colons radicaux, incendiant des maisons, vandalisant des biens, déracinant des oliviers, attaquant, blessant et … tuant des civils palestiniens. Depuis le début de l’année 2026, les Nations Unies ont ainsi documenté plus de 700 attaques de colons israéliens ayant entraîné des pertes humaines ou des dommages matériels en Cisjordanie, ajoutant que ces agressions se déroulent fréquemment en présence ou avec la participation active des forces de sécurité israéliennes.
L’organisation israélienne de défense des droits humains « Yesh Din » spécifie en outre que les poursuites judiciaires israéliennes contre les violences commises par les colons sont extrêmement rares. Elle a ainsi révélé qu’aucune peine n’a été prononcée dans 93,6 % des enquêtes ouvertes à la suite de crimes commis par des colons entre 2005 et 2025.
Alors que le monde entier s’offusque des agissements d’un soldat israélien en train de vandaliser une statue du Christ dans un village chrétien du Liban, les exactions des colons israéliens dans les territoires occupés ne provoquent que peu de réactions à l’international, malgré la répétition et la violence des évènements.
En Israël même, cette violence des colons et l’impunité qui leur est accordée a incité d’anciens responsables politiques et autres intellectuels israéliens à s’élever publiquement contre ce qu’ils appellent le « terrorisme juif ». Toujours est-il que l’actuel gouvernement continue à apporter ouvertement un soutien massif aux groupes armés de colons, leur fournissant argent, 4×4, terrains et armes. De même, l’armée israélienne continue à protéger les assaillants quand elle ne tire pas elle-même sur les civils palestiniens. Il est clair que l’idéologie d’extrême droite dont sont imprégnés les partisans du « Grand Israël » gagne aussi du terrain au sein des forces de sécurité. La violence des colons est ainsi en train de se développer en violence d’État, approuvée, soutenue et encouragée qu’elle est par les hauts responsables politiques.
La colonisation, aujourd’hui, est devenue une bataille stratégique et expose au grand jour ce que les diplomaties occidentales n’osent pas nommer, parce que cela les obligerait à reconnaître que l’État de Palestine n’est plus qu’une fiction sur le terrain et que l’annexion effective de la Cisjordanie est largement entamée.
… et des déplacements de populations de plus en plus fréquents
Depuis le début de la guerre à Gaza, la Cisjordanie connaît également une vague de déplacements de populations sans précédent qui s’est encore intensifiée avec le lancement de l’opération militaire « Iron Wall » au début 2025. On estime ainsi à plus de 32 000 le nombre d’habitants qui ont, depuis, été expulsées ou ont dû fuir les trois grands camps de réfugiés du Nord de la Cisjordanie que sont Jénine, Tulkarem et Nur Shams.
L’armée israélienne procède, selon des rapports des Nations Unies, à une destruction systématique des camps, allant des maisons d’habitation aux infrastructures essentielles que sont les routes, les réseaux d’eau, d’électricité et d’assainissement.
Mais ce ne sont pas que les camps de réfugiés qui sont ciblés. Selon les données des Nations Unies, les habitants et responsables communaux des villes et villages palestiniens reçoivent par milliers des ordres de démolition. Ces démolitions systématiques de maisons d’habitation, mais aussi de commerces, d’écoles et de puits, combinées aux restrictions d’accès des habitants à leurs terres, pour ne pas parler des destructions massives des parcelles agricoles par les colons, créent un climat d’invivabilité poussant des villages entiers à se vider.
Rappelons, dans ce contexte, que l’article 49 de la « Quatrième Convention de Genève », sauf évacuation temporaire si la sécurité des civils ou des impératifs militaires l’exigent, interdit les transferts forcés de populations en territoire occupé, qu’ils soient individuels ou massifs. Dans le même esprit, la « Cour Pénale Internationale » considère comme crime de guerre la déportation ou le transfert illégal de population et comme crimes contre l’humanité tout déplacement qui s’inscrit dans une attaque généralisée et systématique contre une population civile, alors que la « Cour Internationale de Justice » a réaffirmé en 2024 que l’occupation israélienne constitue une annexion illégale, qu’Israël doit cesser toute activité de colonisation et permettre le retour immédiat des Palestiniens déplacés.
La situation particulière des enfants et des jeunes adolescents
La situation des enfants et des jeunes adolescents en Cisjordanie est marquée par une intensification sans précédent de la violence, par un système judiciaire particulièrement répressif, par un système éducatif en crise profonde et par un traumatisme psychologique généralisé.
Des rapports récents de l’UNICEF indiquent une accumulation continue de victimes mineures. Pour la seule période de janvier 2025 à mars 2026, au moins 65 mineurs palestiniens ont été tués en Cisjordanie. Des attaques ciblées sur les jeunes, orchestrées par des colons ou l’armée sont régulièrement signalées.
Le système de détention militaire continue à cibler, lui aussi, massivement les adolescents. Environ 1 700 mineurs ont été détenus dans les prisons israéliens depuis octobre 2023, bon nombre sous le régime de la détention administrative, sans inculpation, ni assistance juridique, ni procès.
Parallèlement, le droit à l’éducation des enfants et des adolescents palestiniens est aujourd’hui gravement compromis par une accumulation d’obstacles physiques et sécuritaires qui rendent l’accès à l’école de plus en plus difficile. Souvent, les déplacements quotidiens des élèves sont entravés par des mesures militaires telles que l’installation de barbelés, de blocs de béton ou de checkpoints sur les routes menant aux établissements scolaires. Ces dispositifs ralentissent ou empêchent totalement le passage des jeunes, qui doivent parfois parcourir de longs détours ou traverser des zones dangereuses pour rejoindre leur école. À ces restrictions s’ajoute un climat d’insécurité permanent. Les élèves risquent à tout moment d’être exposés à des tirs de gaz lacrymogènes, à des fouilles ou à des intimidations sur leur chemin. Toutes ces expériences provoquent chez beaucoup d’enfants un stress constant, de l’anxiété et une peur qui nuisent directement à leur apprentissage et à leur équilibre psychologique.
Les établissements scolaires eux-mêmes ne sont pas épargnés. Des écoles ont été endommagées lors d’opérations militaires, visées par des raids ou encore attaquées par des colons. Ces violences détériorent les infrastructures éducatives et perturbent régulièrement les cours. Dans certains cas, les bâtiments deviennent inutilisables, obligeant les élèves à suivre des enseignements dans des conditions précaires ou à interrompre totalement leur scolarité. Il convient ici de rappeler que l’éducation est un droit fondamental garanti par le droit international et que priver les jeunes de l’accès à ce droit constitue une violation grave de leurs libertés fondamentales.
Quant à l’état psychologique et social des enfants et adolescents palestiniens, les professionnels de santé parlent aujourd’hui d’un « traumatisme générationnel », constatant, au sein de cette catégorie d’âge, une augmentation massive des symptômes de dépression, d’anxiété sévère et de troubles psychosomatiques. Il s’ensuit que les besoins en soutien psychosocial sont aujourd’hui immenses et que le personnel en place est souvent dépassé par l’énormité de la tâche.
La faiblesse de l’Autorité palestinienne
Pour ne rien arranger, la population palestinienne souffre aussi, aujourd’hui, de la faiblesse de l’Autorité palestinienne (AP) en place. Cette dernière est dans une crise existentielle profonde, largement discréditée et en situation de faillite politique et financière. Elle est perçue par une majorité de Palestiniens comme corrompue et inefficace, ce qui paralyse sa gouvernance et délégitime sa direction.
L’AP a perdu la capacité à maintenir l’ordre et à fournir des services de base. La coordination sécuritaire avec Israël est largement perçue par la population palestinienne comme une trahison, renforçant l’image de l’AP comme « sous-traitant » de la sécurité israélienne. De plus, les incursions militaires israéliennes fréquentes dans les zones censées être sous contrôle palestinien et l’augmentation des violences des colons, tendent à démontrer l’incapacité de l’AP à protéger ses citoyens.
La faiblesse de l’AP l’empêche également de jouer un rôle clé dans la reconstruction et la gouvernance de la bande de Gaza, ouvrant la voie à une gestion israélienne et internationale qui pourrait exclure toute perspective de souveraineté palestinienne.
Sans vouloir excuser les faiblesses de l’AP, il est toutefois manifeste que le gouvernement israélien actuel, notamment sous l’influence de ses ministres d’extrême-droite, mène une stratégie délibérée visant à provoquer, à terme, l’effondrement de l’AP et ainsi à empêcher toute perspective de solution à deux États et légitimer une annexion totale et définitive de la Cisjordanie.
Des sanctions nécessaires et indispensables
Alors que l’évidence est là, devant nos yeux, les initiatives de sanctions internationales contre Israël continuent pourtant à échouer, principalement en raison des divisions diplomatiques profondes en Europe et du soutien stratégique persistant des États-Unis.
Malgré les appels répétés des ONG humanitaires, de personnalités politiques et culturelles du monde entier, voire de certains États, les tentatives de sanctions coordonnées s’effondrent systématiquement. Concernant l’Union européenne, premier partenaire commercial d’Israël, c’est sa structure décisionnelle qui rend difficile toute sanction d’envergure. Il faut toutefois ne pas être dupe. Beaucoup de responsables politiques utilisent la complexité de la prise de décision européenne pour justifier leur inaction, alors que des solutions de sanctions au niveau national existent, comme l’ont d’ailleurs explicité les juristes du groupe de recherche scientifique de la Chambre des Députés luxembourgeoise[1].
A côté de l’inaction honteuse des instances européennes, le bouclier américain reste le principal obstacle à des sanctions globales. Au Conseil de sécurité des Nations Unies, les États-Unis bloquent ainsi toute résolution contraignante visant à imposer des sanctions économiques mondiales ou des embargos multilatéraux à Israël.
Tout au plus certains pays ou groupes de pays, dont l’UE tout récemment, imposent des sanctions ciblées. Mais ces dernières sont plus symboliques qu’autre chose, ne visant que des individus isolés comme certains colons extrémistes, préservant délibérément l’État israélien, ses responsables politiques et ses capacités militaires globales.
La situation actuelle à Gaza, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie n’est pas une fatalité, c’est le résultat d’une indifférence politique et diplomatique de la part de la communauté internationale. L’Histoire, avec un grand H, nous le rappellera plus tard et on demandera aux futures générations de se recueillir devant des stèles commémoratives en mémoire des centaines de milliers de déplacés et de morts, de se rappeler les erreurs commises par les responsables politiques dans la première moitié du 21e siècle et de tout entreprendre pour que les mêmes erreurs ne se reproduisent plus jamais. L’éternel recommencement de l’Histoire ! L’Humanité n’apprendra-t-elle jamais ?
[1] https://www.chd.lu/sites/default/files/2026-03/chd_note_rech_obl_int_lux_palestine.pdf

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