Nous, les jeunes – Un témoin raconte

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La campagne contre le service militaire des années soixante

Couverture du magazine Voix, numéro 145, mai 1964, avec une illustration d'un personnage caricatural portant un uniforme et un grand sourire.

Nous étions cinq, dix ou trente, une minorité non représentative, quelques-uns dans chaque classe, dans chaque village, toujours minoritaires, contestataires, des trublions venant discuter là où il ne fallait pas discuter.

Nous étions les jeunes, nous étions la Jeunesse, le sel de la terre, ceux qui étaient appelés à régénérer le vieux monde.

Au début de l’année 1962 nous nous sommes trouvés et nous avons décidé que nous devions en finir avec l’armée. Ce n’était pas par pur pacifisme. Nous étions belliqueux, nous avions la rage au ventre. La guerre était terminée depuis longtemps, oubliée, effacée.

Nous étions la première génération d’après-guerre. Nous étions contre les guerres coloniales, les guerres lointaines contre des peuples sans défense, contre les guerres des militaires contre les civils, contre l’esprit militaire, contre l’idée patriotique et contre l’obéissance inconditionnelle, la marche au pas, le salut au drapeau, l’uniforme.

Qui nous avait fait ainsi, antimilitaristes ? Sans doute quelques influences familiales mal comprises, sans doute l’air du temps et les idées en l’air, les remarques d’enseignants complices et les lectures clandestines. Nous étions tout simplement convaincus que l’armée ne servait à rien, sauf à nous abrutir.

Nous n’étions pas les seuls à penser ainsi, nous le savions, mais tous les autres avaient capitulé, avaient esquivé, avaient trahi.

Nous avons fini par nous regrouper au sein de l’Assoss, une association d’étudiants de gauche. Nous avons commencé par dresser un plan de bataille, élaborant une stratégie autour d’une table de bistrot. Il fallait d’abord réveiller, entraîner, exciter les nôtres par des manifestes dans le journal de l’Assoss, des articles dans la presse de gauche. Il fallait restaurer l’intransigeance révolutionnaire, ranimer la volonté de combattre et faire savoir que la bataille avait commencé.

Une première évidence c’était que cette armée n’avait aucune tradition, aucune légitimité. Elle n’avait jamais servi à défendre le pays, à repousser l’ennemi ou à sauver l’honneur. La résistance contre les nazis ne s’était pas faite sur un ordre venu d’en haut, elle était le combat d’un peuple contre l’esprit de soumission, une forme d’insurrection contre l’embrigadement et l’enrôlement forcé. Nous étions les maquisards d’aujourd’hui, les combattants de la liberté, l’armée de l’ombre.

On nous avait fait croire que gouvernement de Londres avait fondé le service militaire obligatoire. Nous découvrions que l’arrêté grand-ducal du 14 juin 1944 énonçait que «  le recrutement se fera par l’appel aux volontaires et, en cas de besoin, par la levée des classes. » D’une simple possibilité on avait fait une loi inamovible. Ce fut le gouvernement rentré d’exil qui institua, le 30 novembre 1944, l’obligation militaire, en dehors de toute délibération parlementaire, un gouvernement aux abois, rentré les mains vides, discrédité, vassalisé, assailli de toutes parts et cherchant à tout prix à asseoir son pouvoir. Cette obligation militaire concoctée en secret fut la mauvaise surprise de la Libération, la douche froide attendant les soldats malgré nous et les réfractaires, les obligeant à retrouver la vie de caserne et à remettre l’uniforme, cette fois sous un sigle national. La Ligue « Ons Jongen » protesta. Un homme, Henri Weinandt de Rumelange, un ouvrier de 18 ans, donna l’exemple, en 1945, de l’insoumission. Il fut acquitté par la Justice et on l’oublia.

A cette première prise de conscience certifiant l’illégitimité du fait accompli militaire s’ajoutèrent d’innombrables vérités d’expérience, des faits divers de la vie quotidienne dans les casernes. Le jugement du tribunal militaire contre le soldat Lecuit, ayant refusé d’acheminer les caisses de bière pour une fête d’officiers et  condamné en première instance pour refus d’obéissance et vol du contenu d’une bouteille de bière. Les directives du capitaine Van Dyck sur la façon correcte de faire le salut militaire publiées par la « Voix des Jeunes ». Les turpitudes de la vie militaire documentées par les correspondances des soldats de deuxième classe et mises en images par les caricaturistes Pit Weyer et Leo Reuter.

Nous avions les rieurs de notre côté et le bon sens. Nous étions en train de reconstruire un récit, une conception du monde. C’était une période enivrante, une période d’émancipation. Nous redevenions nous-mêmes, libres et prêts à affronter l’ennemi, à rétablir l’ordre naturel des choses.

Le plus dur restait à faire. Il fallait sortir de notre cocon, élargir le mouvement procéder par cercles concentriques. Le premier cercle c’était nous, l’Assoss, un groupe d’amis, une association de fait. Le deuxième cercle fut l’UNEL, l’Union Nationale des Etudiants Luxembourgeois, un organisme officiel, représentatif. L’UNEL rassemblait tous les étudiants sur la base des cercles étudiants établis aux différentes villes universitaires et de leurs délégués élus. L’UNEL était gérée sur la base du consensus et de la neutralité. Nous décidâmes de conquérir l’UNEL, de rompre le consensus et de renoncer à la neutralité. Une façon de sortir de nous-mêmes, d’affronter les arguments des autres et d’obliger les autres à discuter.

Le troisième cercle c’était la Jeunesse. Le service militaire obligatoire concernait tous les jeunes, pas seulement les étudiants. Nous convoquâmes les organisations de jeunesse y compris celle proche du parti communiste et celles encadrées par l’évêché et nous leur soumettions une résolution demandant tout simplement l’abolition complète et définitive du service militaire obligatoire. Les discussions furent longues et éprouvantes. Tout le monde était en principe contre l’armée, mais pas pour tout de suite ni de façon complète et définitive, un accord unanime sous la réserve de nos obligations internationales et d’une contribution alternative. Une bataille d’amendements s’engagea avec des allers et venues entre délégués et comités.

Une résolution en cinq points fut finalement signée en juillet 1963 par 10 organisations. Les associations liées à l’Action catholique, JEC, JOC, JAC, ALUC, avaient fait défaut d’emblée, mais les scouts catholiques et les Jeunes du Parti chrétien-social participèrent aux travaux jusqu’au bout et partirent au dernier moment, regrettant à demi-mots de ne pas pouvoir signer, tout en comprenant l’initiative. A l’inverse les organisations de jeunesse des partis politiques de centre gauche donnèrent leur signature tout en affichant leurs divergences et leurs réticences. Il resta un bloc bien décidé à  aller plus loin autour de l’Assoss, des jeunesses syndicales et des jeunes communistes.

L’ « Appel à la population » fut affiché sur les murs et distribué devant les usines. C’était maintenant à la population tout entière de réagir. Les murs de la ville étaient pris à témoin, recouverts de slogans peints en grosses lettres. Des militants de différents horizons firent du porte-à-porte pour demander des signatures. Des autocollants furent collés autour et à l’intérieur des casernes demandant « Huelt ons d’Arméi vum Pelz, huelt ons d’Arméi vum Pelz ». L’armée était encerclée, assaillie, défiée.

L’armée réagit à sa matière, en déclarant l’état d’urgence Les soldats furent consignés, l’ennemi étant devant les portes. Un officier fit la tournée des casernes rassemblant les soldats pour les alerter contre les agents de la subversion, photos à l’appui, «  une bande de salauds, d’idiots, de fils à papa, de professeurs alcooliques et d’étudiants ratés ». Le « Luxemburger Wort » fit savoir en grosses lettres que le pays était en danger : « Luxemburger aufgepasst ! Die hiesige Zelle der kommunistischen Internationale hat einen heimtückischen Plan entwickelt …“  Un hiérarque du parti socialiste expliqua la révolte des jeunes par l’existence d’une ambassade soviétique qui aurait disséminé ses espions pour recruter des idiots utiles.

La contre-attaque était tardive, excessive. Personne ne la prit au sérieux. En novembre 1966, une controverse imprévue éclata au Parlement à l’occasion des débats budgétaires. Un jeune député chrétien-social, Jean Spautz, déclara être opposé au service militaire obligatoire. Les députés socialistes le prirent au mot et présentèrent une motion qui demanda sa suppression. Elle fut votée et le gouvernement remit sa démission. Le 22 juin 1967 le dernier soldat malgré lui fut libéré, deux casernes sur trois furent fermées. Une partie du corps des officiers fut mise à la retraite ou reconvertie, le matériel militaire fut vendu aux enchères.

  1. Une campagne d’opinion

L’action contre le service militaire obligatoire s’inscrit dans le cadre d’une campagne d’opinion. La continuité et la cohérence d’une telle campagne constituent l’élément qui explique sa dynamique et son succès. Cette campagne s’est déroulée sur une durée cinq années (1962-1966) et s’est composée d’une suite d’actions ciblant des publics précis et s’élargissant par cercles concentriques. La campagne contre la loi-muselière (1934-1937) a servi de modèle et la campagne contre la guerre au Vietnam (1965-1973) a pris sa suite.

  • Le milieu d’origine

Cette campagne a pris naissance dans l’Assoss du début des années soixante. La condition étudiante au Luxembourg se caractérisait par l’absence d’une université sur le territoire national. Les étudiants étaient obligés de fréquenter les universités à l’étranger et en ramenaient une culture et des idées. Le comité de l’Assoss se réunissait à Luxembourg et assurait la liaison avec les élèves des lycées, les anciens étudiants et d’une douzaine de délégués des villes universitaires. Le comité était composé d’étudiants qui se retrouvaient une ou deux fois par mois dans des bistrots à Luxembourg.    

  • Le contexte politique

Les universités connaissaient dans les années soixante un grand afflux d’étudiants. L’accès aux études se démocratisait, les mentalités des étudiants changeaient, ils n’avaient plus la conscience de faire partie d’une élite et s’ouvraient aux discussions politiques et aux revendications. En 1962 la Guerre d’Algérie se terminait et la Belgique affrontait les mouvements anticoloniaux au Congo.

Caricature de Leo Reuter critiquant le militarisme, représentant un soldat manipulant des figurines humaines.

Les étudiants luxembourgeois inscrits aux universités françaises et belges se politisaient dans ce contexte. Pour son premier rassemblement contre la Guerre au Vietnam l’Assoss prit contact en 1964 avec le SDS allemand, organisation étudiante indépendante exclue du SPD.

  • Un complot communiste ?

Lorsque l’Assoss décida en 1962 de déclencher une compagne contre le service militaire obligatoire, aucun contact n’existait entre le l’Assoss, le PCL ou d’éventuels  agents de l’Union Soviétique. L’argument anticommuniste faisait partie de l’arsenal de la Guerre Froide et ne convainquit personne en 1962. L’Assoss prit contact avec les jeunesses communistes par défi. Ce refus de l’anticommunisme inspira l’opposition de l’Assoss aux manifestations du Réarmement Moral et de la World Anticommunist League et inspira l’organisation des premières manifestations contre la Guerre du Vietnam.

  • La recherche de l’autonomie politique

L’Assoss était longtemps considérée comme une pépinière des partis politiques. Ce rapport aux partis politiques s’inversa dans les années soixante. Les organisations de jeunesse des partis étaient regardées avec méfiance comme des réservoirs de carriéristes et d’opportunistes. Dans un monde qui était en train de changer l’Assoss devenait une sorte de laboratoire d’idées en liaison avec le monde étudiant international et avec la jeunesse ouvrière du pays. Cette activité politique se déroulait hors des cadres du monde parlementaire en utilisant les structures de la société civile. Il anticipait et préparait les explosions internationales de mai 1968.

  • La fin du service militaire obligatoire.

Paradoxalement ce fut au sein de l’institution parlementaire que se décida le sort de l’armée luxembourgeoise. L’initiative du député chrétien-social Spautz fut un coup de surprise qui mit en évidence les dissensions internes des différents camps politiques et provoqua une surenchère réciproque. Le gouvernement Werner réagit avec panique à ce coup de force démocratique qui mit l’OTAN devant le fait accompli. Ayant assez de problèmes avec le général De Gaulle, l’alliance atlantique laissa faire le Luxembourg.

  • Les sources

Henri Wehenkel: « Chronique de l’Assoss », « Land », 21 mai et 16 juillet 2021; Frédéric Krier, Pol Reuter et Adrien Thomas: « Générations, Assoss – UNEL: 1912-2022 », ouvr. coll. Capybarabooks 2022 ;

www.eluxemburgensia.lu/périodiques: « Voix des Jeunes », 1961-1967.

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