« Notre affaire » : une publication admirable sur l’affaire Pelicot mais qui laisse un arrière-goût très amer

Mi-février 2026, Gisèle Pelicot a publié son livre-témoignage, « Et la joie de vivre »[1], co-écrit avec la journaliste Judith Perrignon. Le livre a été immédiatement traduit en une bonne vingtaine de langues et depuis sa sortie, Gisèle Pelicot enchaine les présentations, lectures publiques, émissions télé et interviews. La revoilà sous les feux des projecteurs, à peu près un an et demi après le début du retentissant procès des viols de Mazan.
Le 2 novembre 2020, Gisèle Pelicot s’était rendue au commissariat de police de Carpentras, convoquée par un policier qui avait fouillé les téléphones de son mari, à la suite d’une bêtise » (comme Monsieur Pelicot l’avait qualifiée lui-même) que celui-ci avait commise quelques semaines auparavant, et qu’il avait fini par avouer à sa femme : il avait été attrapé dans un supermarché en train de filmer sous les jupes des femmes. C’est donc par coïncidence que le policier s’était rendu compte du calvaire que le mari de Gisèle Pelicot avait fait subir à sa femme pendant dix ans. Les téléphones contenaient des vidéos réalisées par Monsieur Pelicot et qui montraient 72 hommes (nombre recensé par la police) en train de la violer à son insu. Son mari l’avait droguée, puis violée, puis fait violer par des hommes contactés via Internet. 50 de ces hommes ont pu être identifiés, ils ont été jugés et condamnés en décembre 2024, les autres courent toujours[2].
Notre affaire à toutes, à tous.
Mais déjà en août 2025, quelques mois seulement après la fin du procès devenu phénomène mondial, était sorti un livre consacré à l’« affaire Pelicot » : la bande dessinée « Notre affaire, une BD de combat et d’espoir »[3], œuvre collective dirigée par la journaliste et chroniqueuse judiciaire Louise Colcombet et le journaliste et romancier Mathieu Palain, et rassemblant vingt-trois dessinateurs et dessinatrices ainsi qu’un bon nombre d’expert·e·s: médecins, chercheur·e·s, psychiatres, juristes, sociologues…
La qualité du livre est indéniable. Sur 336 planches, les auteur·e·s explorent les nombreuses facettes du sujet, allant bien au-delà d’une simple chronique du procès. Celui-ci y trouve bien entendu sa place, douze chapitres lui sont consacrés. « Le procès démarre à bas bruit », le 2 septembre 2024 à Avignon. Deux petits groupes de féministes se sont rassemblés devant le tribunal, les accusés s’avancent, assez désinvoltes, le public est clairsemé, il y a peu de journalistes. Comme l’avoue Louise Colcombet dans l’avant-propos, « le procès serait voué au néant médiatique. (…) Je pensais (…) ne passer que deux jours au procès, le temps que le huis clos soit prononcé. » Puis arrive la décision surprenante et courageuse de Gisèle Pelicot de demander que le huis clos soit levé. Et l’affaire prend toute son ampleur.
Un viol est un viol.
Dans les épisodes qui se passent au tribunal, la BD dépeint les accusés, des hommes on ne peut plus ordinaires, pas des monstres. « La France quoi ». Qui continuent à contester les faits, à se déclarer eux-mêmes victimes, à dire que ce n’était pas eux, à parler de « viol involontaire » alors même que, sur trois écrans géants, une cinquantaine de vidéos prises par Monsieur Pelicot sont montrées lors du procès. Leurs avocat·e·s évoquent tour à tour leur taux de testostérone, leur « vulnérabilité », leur manipulation par Pelicot, leur milieu social, leur manque d’intelligence, … ainsi que la « haine des féministes » pour plaider l’acquittement. Certain·e·s ne se gênent pas d’accuser Gisèle Pelicot d’avoir été la complice de son mari, de s’être adonnée volontairement à des jeux sexuels, en pointant un « mouvement du bassin pour se positionner » qui serait visible dans une des vidéos. Gisèle se défend avec beaucoup de dignité.
À côté de ces chapitres-là, « Notre affaire » propose un bon nombre de mini-récits, tantôt d’autres témoignages personnels, tantôt des précisions données par des médecins, psychiatres, sociologues ou encore juristes mises en image, mais aussi des retours sur des moments historiques dans l’histoire des luttes pour l’égalité entre les genres. Elle explique la soumission chimique et parle en détail de violence systémique et de culture du viol. Elle revient sur le constat affligeant que les violeurs sont des types on ne peut plus banals. Dont certains, pourtant, ont été victimes de violence sexuelle eux-mêmes, dans leur enfance ou dans leur jeunesse. Comme Monsieur Pelicot.
Silence sur l’inceste
D’où un chapitre consacré à l’inceste, « Trois enfants par classe » (en moyenne) : « le phénomène n’est ni rare ni exceptionnel, mais recouvert de silence. » En 1986, une victime d’inceste en parle pour la première fois à visage découvert à la télévision, depuis, de temps en temps, surgissent des témoignages, en reparle-t-on dans les médias (surtout si des personnes connues sont concernées), mais « les patriarches sont indéboulonnables (…) les incestes sont des viols d’aubaine commis par des hommes qui trouvent légitime que les femmes et les enfants soient à leur disposition sexuelle. »

Gisèle Pelicot avait repris la phrase de Gisèle Halimi, « La honte doit changer de camp ! », prononcée lors du procès d’Aix en 1978, que la bande dessinée retrace donc également : trois hommes avaient, des heures durant, violé et frappé brutalement un jeune couple de femmes belges. Leurs avocats avaient plaidé le consentement et mis en cause la moralité des victimes en raison de leur orientation sexuelle. Les accusés étaient poursuivis pour « coups et blessures » seulement ; sans l’acharnement de Gisèle Halimi, le viol brutal commis sur les deux femmes aurait été jugé au tribunal correctionnel (et donc considéré comme une infraction mineure). « Notre affaire » rend justice au travail de Gisèle Halimi qui a contribué énormément à l’évolution de la législation sur les violences sexuelles en France. Son associée à l’époque, Agnès Fichot, était d’ailleurs venue apporter son soutien à Gisèle Pelicot.
D’autres pistes suivies par la BD sont, par exemple, l’évolution de la notion de viol dans le code pénal français, l’impact des violences subies par les enfants, leur éducation, des mouvements de résistance (illustrés, notamment, par le combat d’une médecin pour créer une « maison des femmes »), des réflexions sur la notion du consentement ainsi que les nombreuses manifestations de solidarité au niveau international, que ce soit en Espagne, en Argentine, ou encore aux États-Unis, où est né le mouvement #metoo et où le procès des viols de Mazan « a surgi en plein chaos électoral, avec un écho inhabituel pour une actualité française ».
#metoo
Un chapitre est également dédié à la représentation des violences sexuelles dans les médias. Point de départ : le mouvement #metoo qui a fait prendre conscience à certain·e·s de l’aspect systémique du viol (cette prise de conscience est pourtant loin d’être généralisée). Auparavant, les viols n’étaient quasiment jamais évoqués dans la presse, sauf pour dénoncer une potentielle erreur judiciaire, comme dans l’affaire Luc Tangorre dans les années 1980, violeur en série pour qui de nombreux·se·s intellectuel·le·s s’étaient mobilisé·e·s. Une décennie plus tard, les violeurs ont leur place dans les médias: il s’agit systématiquement de prédateurs « anormaux », de monstres qui ne savent pas contrôler leurs pulsions: Dutroux, Fourniret… On en venait à conseiller aux femmes et aux jeunes filles de ne surtout pas sortir de chez eux, un monstre pouvant rôder dans les parages (et donc on ne parlait pas des violeurs à la maison). Pareil dans les années 2000, l’époque des « tournantes » commises systématiquement (à en croire les médias) par des « jeunes délinquants issus de l’immigration », ce qui alimentait bien les discours politiques sécuritaires d’un Sarkozy, par exemple. Ce n’est qu’à partir de 2011, avec les affaires DSK, PPDA, Hulot, … que les violences masculines devenaient un sujet intéressant pour les journalistes, qui se bornaient pourtant la plupart du temps à parler de l’accusé et non pas des victimes, en lamentant sa carrière brisée, la « chasse à l’homme » (Macron au sujet de Depardieu) ou en se réjouissant quand l’affaire était classée.
Un si beau projet…
Affaire classée, également, pour Hippolyte, un des vingt-trois dessinateurs et dessinatrices de la bande dessinée « Notre affaire » : c’est lui qui a réalisé les 50 planches sur le procès. Le lendemain de la sortie de la BD, une ancienne compagne a publié un long message sur les réseaux sociaux, déclarant que voir le nom de son ancien compagnon sur la liste des auteur·e·s d’un projet comme celui-ci lui avait fait l’effet d’un “uppercut”, et l’accusant de lui avoir fait subir des violences physiques, psychologiques, sexuelles pendant quatre ans[4]. La jeune femme y a expliqué qu’entre 2009 et 2014, cet « homme talentueux (…) que tous pensent être le visage incarné de la gentillesse et de l’humanité » lui avait fait vivre « violences, maltraitances et racisme. Elle se dit encore être victime de « misogynoir », son partenaire l’ayant dépeinte à l’époque comme une femme « noire, donc bruyante, donc à éduquer ». Elle avait déposé plainte. L’affaire avait été classée sans suite. Mais, pour citer une phrase dans « Notre affaire », « ce n’est pas parce qu’une plainte n’aboutit pas que les plaignantes ont menti ou que les accusés sont innocents ». Mathieu Palain, coéditeur de « Notre affaire », s’est exprimé dans les médias à propos des accusations mises en avant par l’ancienne compagne du dessinateur, en soulignant que la collaboration avec celui-ci avait duré près d’un an, pendant lequel il aurait pu préciser qu’à propos de violences contre les femmes, quelqu’un avait également déposé plainte contre lui, mais qu’il ne l’avait pas fait.
Les révélations ont fait l’effet d’une bombe, et c’est malheureux. La maison d’édition L’iconoclaste s’est posé la question s’il fallait retirer le livre. Comme il s’agit d’une œuvre collective et que le dessinateur, dont on regrette après coup l’avoir fait participer au projet, n’en a réalisé qu’une partie, on ne l’a pas retiré, mais on a arrêté toute promotion pour l’ouvrage. C’est probablement pour la même raison que vous ne le trouverez pas en tête de gondole dans toutes les librairies alors que, sans cette tare qu’un homme accusé lui-même de violences y a contribué, cette place lui reviendrait assurément.
[1] Gisèle Pelicot, Judith Perrignon : Et la joie de vivre, Flammarion, 2026
[2] Une des questions qui revient régulièrement dans les interviews que Gisèle Pelicot a accordées lors de la publication de son livre, est comment elle vit le fait que potentiellement, elle pourrait chauqe jour se retrouver face à l’un ou l’autre de ses agresseurs, sans le savoir (alors qu’eux en seraient conscients).
[3] Louise Colcombet, Mathieu Palian : Notre affaire, une BD de combat et d’espoir, L’iconoclaste, 2025
[4] https://www.franceinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/bd-notre-affaire-sur-le-proces-pelicot-les-editions-l-iconoclaste-interrompent-la-promotion-du-livre-apres-avoir-appris-qu-un-des-dessinateurs-a-ete-accuse-de-violences-sexuelles_7473298.html

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