
Des policiers roumains aux côtés de leurs homologues luxembourgeois
Depuis le 7 mai et pendant les six mois prochains, deux agents de police roumains participeront aux côtés de leurs homologues luxembourgeois, à des patrouilles conjointes et à des missions de sécurité publique. Dans le viseur de cette coopération se trouvent, sans être directement nommés, les mendiants Roms. Léon Gloden avait précisé pendant l’émission RTL «Background am Gespréich» du 14 mars dernier que « les policiers roumains travailleront sous la direction des agents luxembourgeois et n’auront aucune compétence policière sur le territoire luxembourgeois ». Et de poursuivre : « C’est une question de langue ; il s’agit aussi que les gens aient confiance en quelqu’un qui comprend leur langue, qui peut leur parler directement et qui a également le même bagage culturel ». Suivant une note complémentaire du ministère des Affaires intérieures, il s’agirait de faciliter l’échange d’informations et d’expériences, notamment dans les domaines des méthodes d’évaluation, des tactiques policières, de la prévention et de la lutte contre la criminalité, ainsi que dans le cadre d’activités opérationnelles. Ces objectifs vont en réalité bien au-delà d’une « approche interculturelle » : elles correspondent à la nécessité soulignée par Monsieur Gloden lors de ladite émission de « lutter contre la mendicité organisée, liée à la traite des êtres humains ». Ce lien entre la mendicité organisée et la traite des êtres humaIns aurait été confirmé par le 5e rapport de la commission consultative des droits de l’homme, qui aurait révélé aussi que l’une des nationalités concernées serait la roumaine.
Les véritables affirmations du 5e rapport de la commission consultative des droits de l’homme
En examinant plus en détail ce rapport, que le ministre avait pris à témoin pour appuyer ses propres objectifs pendant cette émission, il convient de mettre les points sur les i. En voici quelques extraits, qui relativisent fortement, voire contredisent les propos du ministre :
« Les débats publics autour de la mendicité sont souvent fortement politisés et basés sur des stéréotypes discriminatoires, alimentant la stigmatisation et la précarisation des populations ciblées. (…)
Le rapporteur tient à souligner dans ce contexte qu’il faudra veiller à éviter des amalgames entre <mendicité organisée> ((pas toujours une activité répréhensible) et <mendicité forcée> (constitue une forme de traite et devrait être pénalisée).(…)
Bien que la mendicité fasse de temps en temps l’objet de débats importants, parfois virulents, au sein de la société luxembourgeoise notamment en raison d’allégations de réseaux criminels exploitant des mendiants, les informations à la disposition du rapporteur dressent une image différente. (…) Jusqu’à présent, 3 affaires en lien avec la mendicité forcée ont été rapportées à la Police, dont une semble avoir été classée sans suites et pour les deux autres affaires, l’état d’avancement est inconnu au rapporteur. À ce jour, aucun jugement en lien avec cette forme de traite n’a été rendu. (…)
Ce rapport, qui entend également dresser le bilan des dix premières années du mandat de rapporteur national sur la traite, saisit l’occasion d’évaluer l’ensemble des statistiques disponibles couvrant la période 2010-2024. (…) Sur le plan des nationalités, les victimes originaires [de tout type de traite] de l’Union européenne sont principalement roumaines et portugaises. (…) Concernant les victimes mineures, les données font état de 15 enfants roumains exploités dans la mendicité forcée. (…)
Il convient toutefois de souligner que les données qui étaient à la disposition du rapporteur au début de son mandat étaient incomplètes et incohérentes, ce qui impose une certaine prudence dans leur interprétation. (…)
Les mesures législatives et réglementaires prises à ce jour ne sont ni basées sur les droits humains, ni sur la lutte contre la traite des êtres humains. Elles suivent avant tout une logique sécuritaire, pénalisant davantage les victimes potentielles, et continuent à être maintenues malgré leur inconstitutionnalité et inconventionnalité apparente. »
Les Roms visés à plusieurs reprises déjà
Comme il a été relevé au début du présent article, les Roms – sans être nommés directement – sont au centre de l’attention de la coopération policière avec la Roumanie.
Des interventions de policiers roumains à l’étranger ne sont pas nouvelles, comme le montre un rapport du ministère roumain de l’Intérieur sur une série d’opérations policières conjointes menées en 2007 dans les environs de Rome. Ces opérations visaient principalement les campements roms. Des opérations ont également été menées « afin d’identifier les personnes qui mendient ou qui nettoient les pare-brise des voitures dans les rues, ainsi que les sans-abri ».
Au Luxembourg, la focalisation sur les prétendues « bandes de Roms » a commencé avec l’adhésion de la Roumanie à l’Union européenne 2007. En 2009, 2010, 2013, 2015 et plus récemment entre fin 2021 et aujourd’hui, des responsables politiques et divers articles de presse ont maintes fois formulé des accusations pleines de préjugés et dénuées de fondement factuel. On a parlé de personnes qui ne voudraient pas travailler, d’actes de mendicité organisée, de traite d’êtres humains, de gros patrons qui, comme Macheath dans « L’Opéra de quat’sous » de Brecht, enverraient des personnes dépendantes dans la rue pour récolter de l’argent à grande échelle.
Lors de l’interdiction de toute forme de mendicité à Luxembourg-Ville, les protagonistes de cette nouvelle réglementation au conseil communal (les conseillers et conseillères DP et CSV) ont souligné qu’il s’agirait de lutter contre la mendicité organisée et agressive. Ils n’ont pas prononcé le mot «Rom». Mais c’est bien ce groupe ethnique qui fut visé avec l’évocation des « bandes organisées venant de Mont-Saint-Martin » ou des « berlines allemandes immatriculées en Belgique qui déposent des mendiants sur le boulevard Royal ». Lorsqu’il a été Interrogé au sujet de cette dernière affirmation, le ministre des Affaires intérieures n’a pourtant pu que faire vaguement référence à des plaintes de citoyens et de commerçants et a également dû admettre qu’une enquête à grande échelle n’avait abouti à aucun résultat.
L’épisode des limousines est symptomatique : des allégations sont formulées et des accusations sont portées sur la base de préjugés, mais les preuves concrètes font défaut.
Le film « Europa Passage », https://www.wuestefilm.de/en/filme/europa-passage/), projeté le 15 octobre 2025 à l’initiative de l’association « Solidaritéit mat den Heescherten » aux Rotondes en présence du réalisateur Andrei Schwartz, remet en question et réfute précisément les préjugés à l’égard des « bandes criminelles de mendiants Roms ». Pour faire ce film, Andrei Schwartz, lui-même roumain, a suivi pendant cinq ans un groupe de Roms sans domicile fixe à Hambourg et il y décrit, à travers leurs témoignages, leur vie en Allemagne et dans leur village de Namaesti en Roumanie. Il s’agit là de familles qui sont souvent exclues de toute forme d’aide à la survie et qui tentent, par la mendicité, à améliorer quelque peu leur situation. Schwartz n’a pas constaté une « mendicité organisée », ni a fortiori une « traite d’ êtres humains », mais plutôt une mendicité « familiale » par pure nécessité, pratiquée par des personnes appauvries.
À noter par ailleurs que les Roms ont de manière répétée été victimes de persécutions – y compris dans notre pays – qui ont culminé avec le génocide perpétré par les nazis. Il n’est nullement dans l’intérêt du Luxembourg de s’en prendre à nouveau à eux !
De l’exclusion des pauvres sur le territoire national à l’expulsion vers l’étranger ?
Quel est l’objectif des patrouilles conjointes de policiers roumains et luxembourgeois ? Arrêter les mendiants roumains avec l’aide des forces de l’ordre roumaines et les renvoyer en Roumanie, un des pays les plus pauvres de l’Union européenne?
Une telle coopération est-elle également prévue avec des policiers français, belges ou allemands à l’encontre des mendiants originaires de ces pays qui séjournent au Luxembourg ? S’agit-il de dresser l’opinion publique contre tous les étrangers sans revenu garanti qui (sur)vivent au Riche Luxembourg ?
Quel lien existe avec le « Platzverweis i » renforcé, projet de loi favori de ce ministre, qu’il croit pouvoir faire passer « esou sécher wéi den Amen am Gebiet » – autre menace proférée lors de l’émission « Background am Gespréich » du 14 mars sur RTL ? Cela à l’encontre des oppositions formelles du Conseil d’État qui lui reprochent le manque de précision juridique : « Les notions de sécurité, de salubrité ou de tranquillité publiques auxquelles il est fait référence sont trop vagues pour déclencher la prise de mesures restreignant la liberté publique ».
Est-ce que, après le bannissement projeté des personnes démunies vers la périphérie des villes et des villages, le rapatriement des citoyens pauvres de l’UE figure désormais également à l’ordre du jour du ministre des Affaires intérieures et de ce gouvernement ?
Les citations du 5e rapport de la CCDH que M. Gloden a ignorées
Le « Platzverweis » renforcé, la pénalisation de la mendicité agressive, ou encore l’extension de la vidéosurveillance sont dans l’ensemble des mesures qui suivent avant tout une logique répressive à l’encontre de la population la plus précaire, que le 5e rapport de la CCDH reproche au gouvernement luxembourgeois en place. Ce rapport renvoie dans ce contexte aux recommandations récentes des Rapporteurs spéciaux des Nations Unies, adressées au Luxembourg :
« Nous demandons instamment au gouvernement (…) de veiller à ce que la législation et la réglementation locales soient conformes aux normes internationales en matière de droits de l’homme. Nous demandons en outre à la Ville de Luxembourg d’abroger les dispositions de son règlement de Police qui autorisent l’imposition d’amendes et la détention des personnes trouvées en train de mendier dans certains quartiers de la ville. Nous appelons également le Parlement luxembourgeois à réexaminer les projets de loi 8418 et 8426, afin d’éviter de criminaliser les personnes en pauvreté et les sans-abris en raison de leur statut. (…) Toute modification du droit pénal ne devrait pas avoir pour effet de priver de liberté les personnes sans domicile fixe parce que l’État n’a pas fourni de logement adéquat, abordable et garantissant la sécurité d’occupation. (…) Le sans-abrisme constitue en soi une violation de plusieurs droits humains. Il s’agit d’un phénomène complexe souvent lié à des défis sociaux et économiques plus larges, mais il est exacerbé par la discrimination, et il devrait être traité par des mesures axées sur le logement et fondées sur les droits, plutôt que par des mesures punitives. »
Le rapporteur déplore que ni le gouvernement, ni la Ville de Luxembourg, n’entendent réserver des suites quelconques aux recommandations des experts internationaux.

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