
En date du 7 mars, le Luxemburger Wort a publié une lettre ouverte, intitulée « L‘Uni.lu et la nécessité de contre-pouvoirs » signée par Luc Heuschling, professeur de droit constitutionnel et Benoît Majerus, professeur d’histoire européenne à l’Université du Luxembourg. Elle faisait suite à une série d’articles de presse au sujet de reproches de harcèlement et d’une réponse de l’université jugée inadéquate face aux plaintes formulées. Tout en se gardant de juger du fond, les auteurs de la lettre ouverte critiquent la façon d’agir de l’université[i] et ils notent « un malaise (…) structurel, lié à une organisation fortement hiérarchisée, peu démocratique et laissant trop peu de place à la communauté universitaire dans la prise de décision ; (…) sa communauté reste largement à l’écart des processus décisionnels. » Selon eux, « l’Université a été pensée en grande partie de manière à privilégier une logique top-down et à limiter l’existence d’espaces institutionnels où les désaccords des peers pourraient s’exprimer de façon publique, légitime et efficace. » Et ils ajoutent: « Une université n’est pas une entreprise comme les autres, ni une administration ordinaire (…). Elle devrait donc être particulièrement attentive à sa propre forme de gouvernement.»
Ces constatations rejoignent certaines critiques fondamentales formulées à l’occasion de la création, en pleine période néolibérale, de l’Université du Luxembourg, lors d’un colloque organisé le 28 février 2003 par le SEW-OGB-L, organisation syndicale dans laquelle j’ai milité durant ma vie professionnelle d’enseignant. Il me semble donc approprié de revenir de manière analytique sur ces critiques et d’en tirer les conclusions politiques.
L’intransparence dès le départ
Dès le début des discussions autour de la nouvelle université, le SEW s’est heurté au refus de la ministre Erna Hennicot Schoepges (CSV) de faire connaître le texte de l’avant-projet de loi avant le dépôt à la Chambre des Députés. Cela malgré l’engagement syndical depuis trois décennies au niveau de la politique éducative et la présence de nombreux de ses membres parmi le personnel de l’enseignement supérieur et de la recherche. Cela laissait prévoir que les dés étaient jetés et que toute discussion sur les fondements de cette université devait être écartée.
L’esprit néo-libéral à la base du projet de loi
Côté objectifs, l’exposé des motifs de la loi portant création de l’Université du Luxembourg donne le ton (EM, p.1) : après avoir effleuré (en une ligne !) le concours de l’UdL « au développement de la société luxembourgeoise », il insiste sur « la promotion de la coopération entre l’Université et l’économie, l’attraction de ressources économiques et humaines étrangères, le développement des nouvelles technologies de la communication, la promotion de l’esprit d’entreprise. »
L’accent mis sur la promotion de l’entreprise privée est la caractéristique fondamentale de l’Uni.lu et c’est cette prédilection qui a conditionné ses choix académiques et son mode de gouvernance. Il ne s’agissait pas de créer une université au service de la collectivité, mais de mettre en place une machine permettant d’obtenir des résultats de recherche économiquement monnayables. Cela explique d’une part le manque de moyens académiques dédiés aux défis d’un État moderne, que sont la justice, l’enseignement, l’approvisionnement médical, le développement écologique l’urbanisation et le logement et d’autre part l’absence de pouvoir démocratique à l’université.
Côté dispositions de la loi,
- l’Université est libre de modifier ses structures, d’orienter ses enseignements et sa recherche, de coopérer avec des entreprises privées au niveau de la recherche, etc., pour pouvoir répondre à tout moment aux forces du marché ;
- la flexibilité dans la définition des axes prioritaires et des domaines d’excellence est un des maîtres-mots ; il s’agit d’être en mesure de « répondre à des demandes des secteurs concernés » (EM, p.6). Certains axes prioritaires sont néanmoins fixés (dans l’exposé des motifs, pas dans le texte des articles) et parmi ceux-ci l’axe « économie, droit, finance » occupe une place maîtresse .
- les relations entre l’Université et l’Etat sont régies par un contrat d’établissement public d’une durée de quatre ans, qui donne lieu notamment à une contribution annuelle inscrite au budget de l’Etat ;
- à côté de cette dotation publique, les ressources de l’Université comprennent les revenus provenant de contrats conclus avec des organismes ou sociétés externes, de droits de propriété ou de licence, de la valorisation de son patrimoine, de prises de participation, etc.
Ainsi l’Université du Luxembourg – tout en étant placée sous la surveillance du ministre ayant l’enseignement supérieur dans ses attributions – présente toutes les caractéristiques d’une entreprise privée avec néanmoins deux exceptions marquantes :
- Les contrats de travail à durée déterminée conclus avec les enseignants-chercheurs ne peuvent avoir une durée supérieure à 24 mois et ils peuvent être renouvelés plus de deux fois sans être considérés comme contrats de travail à durée indéterminée.
Cette exception par rapport à la loi sur le contrat de travail a pour conséquence une précarité systématique imposée par l’université à son personnel de recherche; celle-ci se soustrait ainsi allègrement à la responsabilité sociale à laquelle est soumis un employeur privé ordinaire dans le cadre du modèle social européen. - l’Université est affranchie de tous les impôts et taxes au profit de l’Etat et des communes.
La liberté académique bafouée
La loi de l’Université du Luxembourg se réfère constamment à l’autonomie et à liberté académique. Mais que signifient cette autonomie et cette liberté académique ? Est-ce que le pouvoir de décision émane des professeurs et des chercheurs de l’Université ? Pardi non ! C’est le conseil de gouvernance, composé essentiellement de personnalités extérieures à l’université, nommées par le gouvernement en conseil, qui arrête la politique générale et les choix stratégiques ; qui nomme le recteur et les vice-recteurs, qui arrête l’organigramme des organes de l’université, des facultés, des centres interdisciplinaires, de leurs départements, des écoles doctorales et de l’administration centrale ; qui arrête le projet de convention pluriannuelle à conclure avec l’Etat, et en organise et surveille le suivi ; qui arrête le budget annuel et les comptes annuels, ainsi que l’acceptation de dons et de legs ; qui arrête la création, le maintien et la suppression des facultés, des centres interdisciplinaires, de leurs départements et des écoles doctorales, ainsi que des programmes d’études ; qui engage et licencie le directeur administratif et financier et les professeurs ordinaires ; qui saisit le rectorat de toutes les questions concernant la gestion et le développement de l’université ; bref qui décide pratiquement de tout ce qui importe. Parmi les 13 membres de conseil de gouvernance, deux seulement, proposés par le conseil universitaire (représentants des professeurs, des chercheurs, des étudiants et du personnel administratif) disposent du droit de vote au conseil de gouvernance et deux autres, désignés par les professeurs et les étudiants y ont une voix délibérative. Quant au recteur, il dirige l’université au jour le jour avec des pouvoirs très étendus.
On voit que le pouvoir décisionnel des deux groupes véritablement fondateurs de la communauté universitaire, les professeurs et les étudiants, tend vers zéro à l’Université du Luxembourg ; parler d’autonomie et de de liberté académique sous ces conditions équivaut à du cynisme.
On y applique purement et simplement les principes décisionnels top-down qui régissent les administrations autocratiques et les entreprises privées : les dirigeants mis en place par le gouvernement, respectivement par les détenteurs des capitaux prennent les décisions, alors que le personnel salarié n’a qu’à obtempérer puisqu’il se trouve en situation et en relation de dépendance.
En tant qu’institution résultant d’une loi à orientation franchement néolibérale, l’Université du Luxembourg est ainsi inféodée à des intérêts externes comportant en supplément une mainmise des intérêts de l’argent à travers le financement de chaires d’enseignement et de recherche par des entreprises privées.
L’épisode de la « Luxembourg School of Finance », officiellement créée le 7 octobre 2002, qui s’est revendiquée déjà « LSF of the University of Luxembourg », alors que l’université n’existait même pas encore, et à fortiori n’a pas pu être consultée illustre à outrance cette inféodation.
À l’heure actuelle, l’Université du Luxembourg évoque sur son site web les chaires avec dotation privées suivantes – tout en précisant systématiquement le principe directeur de préservation de la liberté académique de l’université et de son autonomie pour la mise en place d’une telle chaire :
- la chaire ATOZ de fiscalité européenne et internationale,
- la Arendt and Elvinger Hoss Prussen chair in investment funds law,
- la chaire d’approvisionnement numérique, soutenue par le CPO (Chief Procurement Officer) Club, une organisation composée des directeurs d’achats de sept grandes entreprises (Amazon, ArcelorMittal, Delphi, Ferrero, Leaseplan, SES et Vodafone),
- la chaire PEARL de Paypal/du FNR en services financiers numériques,
- la chaire SES de droit des communications satellite et des médias,
- la ArcelorMittal chair of steel construction,
- la chaire Paul Wurth d’ingénierie des processus énergétiques,
- la chaire CERATIZIT in Hard and Advanced Materials.
Suivant le rapport d’activités 2024 du conseil de gouvernance, 91 millions d’euros provenaient de tiers.
La dotation de l’État luxembourgeois de 255 millions fut la source de financement majeure de l’université. Elle a été augmentée à 261 millions d’euros pour 2026. Ce pactole mis à disposition par l’Etat sert aussi au financement des activités de recherche de l’université et notamment des contrats de collaboration conclus avec les entreprises. Dans un article très intéressant publié dans le Land du 23 janvier 2026, le journaliste Pierre Sorlut note que l’entrepreneur Yves Elsen, président du conseil de gouvernance de l’université, auparavant président du Fonds national pour la recherche, est également actionnaire et président du consortium Lift Me Off, qui travaille sur des satellites en orbite, et actionnaire majoritaire de Hitec, société orientée vers les satellites au sol. Suivant ce même article, Lift Me Off et Hitec sont partenaires du Centre interdisciplinaire SNT (Security, Reliability and Trust), qui a pour mission de répondre aux intérêts des entreprises dans les domaines de recherche définis par le gouvernement et le conseil de gouvernance de l’université et qui, en 2025, était financé à 41 % par l’Uni.lu. Ledit article ajoute qu’avec un cinquième des effectifs de l’université (principalement des doctorants et des post-doctorants, qui enchaînent des CDD), « le SNT prend de plus en plus de poids ». Interrogée par le Land à ce sujet, l’université a répondu que « les contrats de collaboration conclus avec les entreprises relèvent exclusivement de la compétence du rectorat et du SNT » et que « par conséquent, le conseil de gouvernance n’exerce aucune influence sur les décisions relatives aux contrats de collaboration signées avec le SNT. [ii]» Honni soit qui mal y pense et qui constaterait avec le journaliste cité qu’ « il reviendrait à la direction du SNT de critiquer celui qui joue un rôle déterminant dans l’allocation de son budget ou au recteur, installé ou démis par le conseil de gouvernance, d’aller contre les intérêts de son président.». Celui-ci s’est de son côté lavé lui-même de tout soupçon en déclarant que le SNT ne s’est pas développé au détriment des autres composantes de l’université et que sur le formulaire de l’université lui posant la question de savoir s’il a des liens qui se rattachent à une ou plusieurs entreprises, il a répondu positivement pour Hitec et Lift me Off.
Appeler un chat un chat et agir en conséquence
Sans vouloir mettre en question l’importance de l’Université du Luxembourg pour le pays, ni les résultats positifs accomplis depuis sa création, il ne faut pas hésiter de la caractériser comme un monstre néolibéral dont les tentacules empoisonnent la vie universitaire:
- ses structures sont foncièrement antidémocratiques et les personnes nommées au conseil de gouvernance devraient se demander si le prestige attaché à leur nomination, le peu d’influence que celle-ci leur confère et les jetons qu’elles reçoivent valent leur implication dans une autocratie qui prive les deux groupes véritablement fondateurs de la communauté universitaire – les professeurs et les étudiants – d’un véritable pouvoir décisionnel ;
- la distribution de chaires à des entreprises, qui y défendent leurs intérêts privés, équivaut à une inféodation de l’université et entache de cynisme les principes déclarés de préservation de la liberté académique et d’autonomie de l’université ;
- le pouvoir exubérant accordé au conseil de gouvernance, mêlé à la mainmise nonchalante des intérêts de l’argent et au poids de ce pouvoir sur les autres acteurs de la gestion universitaire, vont à contre-courant d’un contrôle suffisamment strict et transparent et favorise le magouillage et la dilution des responsabilités.
Les deux audits (interne et externe) qui vont être réalisés afin de vérifier si les nombreuses critiques récentes à l’égard de l’Université du Luxembourg pour favoritisme, harcèlement, non-respect des procédures en matière de recrutements ou de promotions sont fondées, risquent de rester en-deçà de la véritable problématique inhérente aux fondements de la loi universitaire décrite ci-dessus.
La démission de la doyenne de la Faculté de droit, d’économie et de finance, accusée d’avoir mal géré des conflits d’intérêts lors du recrutement de nouveaux membres du personnel académique et d’avoir tenté d’influencer les représentants des étudiants lors des dernières élections au Conseil universitaire ne changera rien au problème de fond. Quant à la modification, par arrêté ministériel, du règlement interne de l’Université, en date du 20 avril dernier – avant la remise des conclusions de l’audit externe – elle semble renforcer encore la mainmise du conseil de gouvernance.
L’existence d’« espaces institutionnels où les désaccords des peers pourraient s’exprimer de façon publique, légitime et efficace », requise par les deux auteurs de la lettre ouverte, le recouvrement d’une véritable liberté académique et l’établissement d’une gouvernance équilibrée et transparente nécessitent sans doute une mise à plat de cette loi.
Revenir sur son orientation néolibérale est essentiel pour faire de l’Université du Luxembourg une institution démocratique tournée vers la satisfaction de l’intérêt général.
[i] Ils ont mis en avant trois observations d’ordre institutionnel :
– si les personnes concernées se sont adressées à la presse, c’est parce que les différents mécanismes censés permettre l’écoute, la médiation ou la représentation n’ont pas rempli leur rôle ;
– en se présentant comme victime tout en jetant le discrédit sur les plaignants, l’Université a agi à l’encontre de tout ce qu’elle enseigne à ses employés en matière de bonnes pratiques face au harcèlement ;
– la manière de répondre à la presse « mêlant condescendance et réflexe de type shoot the messenger » (…) « soulève aussi une question plus fondamentale à un moment où, dans de nombreux pays, la presse est de plus en plus disqualifiée. »
[ii] La loi organisant l’université comporte l’attribution no 15 suivante du Conseil de gouvernance « il conclut et résilie tout contrat et toute convention et il peut déléguer cette attribution, selon les modalités arrêtées à cette fin par le règlement d’ordre intérieur, au recteur, à condition que la valeur ne dépasse pas cent mille euros à la cote 100 de l’indice des prix à la consommation national au 1er janvier 1948, ainsi qu’aux vice-recteurs, au directeur administratif et financier, aux doyens et aux directeurs des centres interdisciplinaires, à condition que la valeur ne dépasse pas cinquante mille euros à la cote 100 de l’indice des prix à la consommation national au 1er janvier 1948. Ces délégations ne sont susceptibles de subdélégation que si cette faculté est prévue dans l’acte de délégation qui en fixe les conditions et les limites ».
N’empêche que les multiples attributions du conseil de gouvernance couvrent aussi les allées et venues de cette délégation de pouvoirs. Il en est ainsi de l’attribution no 1 : « il arrête la politique générale et la stratégie de l’Université et exerce le contrôle sur les activités de l’Université » ou de l’attribution no 10 : « il arrête le budget annuel et les comptes annuels ».

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