
“Avec un taux de croissance moyen annuel du PIB de 2,5 % entre 2010 et 2019, le Luxembourg a longtemps rangé parmi les pays les plus expansifs en Europe. Ce pourcentage annuel moyen a été divisé par deux entre 2020 et 2024, mais il s’est toujours situé au-dessus du taux de croissance moyen pour la zone euro. Après des taux légèrement positifs en 2024 et 2025, le Statec prédit une dynamique renforcée graduelle, pour atteindre environ 2,3% à l’horizon 2029. Les meilleures performances du Luxembourg étaient dues avant tout au secteur financier, qui pèse pour 1/3 dans le PIB et qui a affiché en 2024 la productivité horaire la plus élevée en Europe. Celle-ci tend pourtant à stagner.”
L’en-tête ci-dessus, exemple-type fictif issu de la page économique d’un journal ou périodique, témoigne du poids attaché à la croissance, qui depuis les années 1980 est devenue la quintessence des objectifs politiques. Mettre en question la croissance économique est jugé déraisonnable et irresponsable : selon le discours dominant, une économie sans croissance ne serait pas vivable et engendrerait le chômage et le démontage des acquis sociaux.
Alors que même pendant les années de croissance importante, le chômage n’a pas disparu; il se maintient hors crise autour de 3 à 6 % dans les pays les mieux au point et il reste endémique à un niveau bien supérieur dans les pays du Sud de l’Europe. Quant aux acquis sociaux, on assiste partout à leur démontage, même pendant les années d’augmentation du PIB.
L’évidence qu’une croissance infinie hypothèque la survie sur la planète Terre ne change rien non plus au postulat de croissance. Plutôt que d’affronter cette réalité, illustrée jour après jour par les conséquences néfastes du changement climatique et par l’anéantissement de la biodiversité, les (ir)responsables politiques et économiques préfèrent pousser devant eux le problème, alors que les conséquences s’aggravent d’année en année.
Trump & Co nient tout simplement le changement climatique de main humaine et continuent de miser sur les énergies fossiles.
D’autres, comme les Verts et les sociaux-démocrates, – bien conscients de la problématique implacable – se sont focalisés sur une croissance “qualitative” ou “durable” et plaident pour l’économie circulaire et le développement des énergies renouvelables. Ce qui leur permet de ne pas mettre en question de manière fondamentale la croissance et le capitalisme, qui en dépend pour survivre.
Mais restons dans le cadre de ce système capitaliste et voyons où nous en sommes !
Dans son ouvrage. « Le Capital au XXIe siècle”, Thomas Piketty a fait l’hypothèse que la période de forte croissance économique est terminée. Il rejoint ainsi l’économiste Robert J. Gordon, qui juge que la forte croissance dans les pays développés entre 1870 et 1970 a été une exception et que les innovations depuis 1970 génèrent moins de croissance que par le passé. Dans le même sens, l’OCDE a estimé dans son rapport « Horizon 2060 : perspectives de croissance économique globale à long terme »: « … la croissance tendancielle de la zone OCDE s’établira autour de 1¾ à 2¼ pour cent par an en moyenne. »[1]
Manifestement, le démontage de la politique keynésienne pour y substituer la politique néolibérale à partir des années 1980, cela face à la “stagflation” d’alors (une combinaison de stagnation économique et d’inflation), se révèle ainsi comme une supercherie.
On a voulu faire passer J.M.Keynes pour un théoricien dépassé, focalisé sur un rallumage à courte échéance de la conjoncture à l’aide de dépenses étatiques inflationnistes. Or, il avait précédemment déjà discouru sur la stagnation endogène dans le long terme comme stade final du capitalisme à différents endroits de son oeuvre[2]. Il était conscient qu’il ne peut y avoir de croissance infinie et cela en raison de changements résultant du processus de croissance lui-même.
Keynes a salué l’état d’abondance futur dû au progrès technique, tout en considérant la limitation de la croissance comme un moyen d’entrer dans un âge d’or du capitalisme et il a mis en avant d’autres priorités sociales que le consumérisme.
Il s’était notamment exprimé dans cette direction dans son « Essai sur les possibilités économiques de nos petits-enfants » [3], en 1930. Il s’agit là d’un texte saisissant de la part de cet économiste le plus prestigieux du XXe siècle, et il faut en recommander la lecture à tout.e homme ou femme de bonne volonté. Raison pour laquelle nous le publions en entier en annexe à cet article.
Keynes a continué à développer ces idées dans le dernier chapitre de sa « Théorie générale sur l’Emploi, l’Interêt et la Monnaie »[4] et surtout dans le mémorandum qu’il a remis en 1943 au gouvernement britannique[5].
Il y a préconisé notamment:
- une répartition plus équitable des revenus pour assurer une consommation suffisante permettant de racheter la production;
- une augmentation de la part étatique dans l’économie pour construire et approvisionner les infrastructures publiques et égaliser les deux variables Epargne et Investissement de son modèle;
- une réduction du temps de travail pour tenir compte de l’augmentation de la productivité et continuer d’assurer le plein-emploi.
En comparant ces idées à ce qui s’est passé après l’instauration du néolibéralisme dans les années 1980, on se rend compte du désastre accompli, avec des résultats qui vont à contre-courant absolu des développements souhaités par Keynes :
- une répartition toujours plus inéquitable des revenus et des richesses;
- la dévaluation du rôle des pouvoirs publics et la main-mise des grandes fortunes sur les moyens financiers;
- l’exploitation éhontée des facteurs de production que constituent le travail et la nature.
Il faut mettre en évidence dès lors le contraste saisissant
- entre la production la plus importante jamais atteinte et une pauvreté criante;
- entre l’urgence d’une transition énergétique durable et le manque d’engagement des investisseurs privés, auxquels on a confié les clés de la planète;
- entre les droits humains et le respect de la nature inscrits dans les traités et leur abaissement réel au profit du capital.
Keynes a noté dans son mémorandum « Le problème à long terme du plein emploi » [6] qu’il a remis en 1943 au gouvernement britannique : « Le véritable problème est d’utiliser nos capacités productives pour assurer le plus grand bien-être humain possible. Commençons donc par le bien-être humain et réfléchissons à ce qui est le plus nécessaire pour l’accroître. »
L’éloignement actuel de ce précepte est à la mesure du chemin parcouru et il montre que le bien-être – humain et naturel – et le capitalisme sont aux antipodes. L’âge d’or tant souhaité par Keynes y est réservé aux riches et la survie sur terre est en jeu.
- Annexe
LES POSSIBILITÉS ÉCONOMIQUES POUR NOS PETITS-ENFANTS
Cet essai a été présenté pour la première fois en 1928 sous forme de conférence devant plusieurs petites associations, dont l’Essay Society du Winchester College et le Political Economy Club de Cambridge.
En juin 1930, Keynes a développé ses notes pour en faire une conférence intitulée « Les possibilités économiques pour nos petits-enfants », qu’il a donnée à Madrid. Elle a été publiée sous forme littéraire en deux parties dans les revues Nation et Athenaeum, les 11 et 18 octobre 1930, en pleine période de crise.
I
Nous souffrons actuellement d’une grave crise de pessimisme économique. Il est courant d’entendre dire que l’époque de progrès économiques considérables qui a caractérisé le XIXe siècle est révolue, que l’amélioration rapide du niveau de vie va désormais ralentir, du moins en Grande-Bretagne, et qu’un déclin de la prospérité est plus probable qu’une amélioration au cours de la décennie à venir. Je pense qu’il s’agit là d’une interprétation totalement erronée de la situation actuelle. Nous souffrons, non pas des rhumatismes de la vieillesse, mais des douleurs de croissance liées à des changements trop rapides, de la pénibilité du réajustement entre une période économique et une autre.
L’augmentation de l’efficacité technique s’est produite plus rapidement que nous ne pouvons résoudre le problème de l’absorption de la main-d’œuvre ; l’amélioration du niveau de vie a été un peu trop rapide ; le système bancaire et monétaire mondial a empêché les taux d’intérêt de baisser aussi rapidement que l’exige l’équilibre. Et même ainsi, le gaspillage et la confusion qui en résultent ne concernent pas plus de 7½ du revenu national ; nous gaspillons un shilling et six pence dans le £ et ne disposons que de 18 shillings et 6 pence, alors que nous pourrions, si nous étions plus raisonnables, avoir 1 £; pourtant, ces 18 shillings et 6 pence représentent autant que le £, j’aurais eu il y a cinq ou six ans. Nous oublions qu’en 1929, la production physique de l’industrie britannique était plus importante que jamais et que l’excédent net de notre balance extérieure disponible pour de nouveaux investissements à l’étranger, après paiement de toutes nos importations, était plus important l’année dernière que celui de tout autre pays, dépassant même de 50 % l’excédent correspondant des États-Unis. Ou encore, si l’on veut faire des comparaisons, supposons que nous réduisions nos salaires de moitié, que nous répudiions les quatre cinquièmes de la dette nationale et que nous thésaurisions notre richesse excédentaire sous forme d’or stérile au lieu de la prêter à 6 % ou plus, nous ressemblerions à la France, aujourd’hui tant enviée. Mais serait-ce une amélioration ?
La dépression mondiale qui prévaut, l’énorme anomalie du chômage dans un monde plein de besoins, les erreurs désastreuses que nous avons commises, nous empêchent de voir ce qui se passe sous la surface et d’interpréter correctement la tendance des choses. Car je prédis que les deux erreurs opposées du pessimisme qui font tant de bruit dans le monde aujourd’hui seront démenties à notre époque : le pessimisme des révolutionnaires qui pensent que la situation est si mauvaise que seul un changement violent peut nous sauver, et le pessimisme des réactionnaires qui considèrent que l’équilibre de notre vie économique et sociale est si précaire que nous ne devons prendre aucun risque.
Mon objectif dans cet essai n’est toutefois pas d’examiner le présent ou l’avenir proche, mais de me libérer des visions à court terme et de m’envoler vers l’avenir. À quoi pouvons-nous raisonnablement nous attendre en matière de niveau de vie économique dans cent ans ? Quelles sont les possibilités économiques pour nos petits-enfants ?
Depuis les temps les plus reculés dont nous ayons trace, disons deux mille ans avant Jésus-Christ, jusqu’au début du XVIIIe siècle, le niveau de vie de l’homme moyen vivant dans les centres civilisés de la terre n’a pas connu de changements très importants. Il y a certes eu des hauts et des bas. Des épidémies, des famines et des guerres. Des périodes fastes. Mais aucun changement progressif et violent. Certaines périodes ont peut-être été 50 % meilleures que d’autres, voire 100 % meilleures, au cours des quatre mille ans qui se sont écoulés jusqu’en 1700 après J.-C.
Cette lenteur, voire cette absence de progrès, s’explique par deux raisons : l’absence remarquable d’améliorations techniques importantes et l’incapacité à accumuler du capital. L’absence d’inventions techniques importantes entre la préhistoire et les temps relativement modernes est vraiment remarquable. Presque tout ce qui compte vraiment et que le monde possédait au début de l’ère moderne était déjà connu de l’homme à l’aube de l’histoire. Le langage, le feu, les mêmes animaux domestiques que nous avons aujourd’hui, le blé, l’orge, la vigne et l’olivier, la charrue, la roue, la rame, la voile, le cuir, le lin et le tissu, les briques et les pots, l’or et l’argent, le cuivre, l’étain et le plomb – et le fer a été ajouté à la liste avant 1000 avant J.-C. – la banque, l’art de gouverner, les mathématiques, l’astronomie et la religion. Il n’existe aucune trace de la date à laquelle nous avons acquis ces choses pour la première fois. À une époque antérieure à l’aube de l’histoire, peut-être même pendant l’une des périodes fastes qui ont précédé la dernière glaciation, il a dû y avoir une ère de progrès et d’inventions comparable à celle dans laquelle nous vivons aujourd’hui. Mais pendant la majeure partie de l’histoire connue, il n’y a rien eu de tel.
L’ère moderne a commencé, je pense, avec l’accumulation de capital qui a débuté au XVIe siècle. Je crois – pour des raisons que je ne vais pas aborder ici – que cela était initialement dû à la hausse des prix et aux profits qui en ont résulté, grâce aux trésors d’or et d’argent que l’Espagne a rapportés du Nouveau Monde vers l’Ancien. Depuis cette époque jusqu’à aujourd’hui, le pouvoir de l’accumulation par les intérêts composés, qui semblait avoir sommeillé pendant de nombreuses générations, a renaît et retrouvé sa force. Et le pouvoir des intérêts composés sur deux cents ans est tel qu’il dépasse l’imagination.
Permettez-moi d’illustrer cela par un calcul que j’ai effectué. La valeur des investissements étrangers de la Grande-Bretagne est aujourd’hui estimée à environ 4 000 000 000 £. Cela nous rapporte un revenu d’environ 6,5 %. Nous rapatrions et profitons de la moitié de ce montant ; l’autre moitié, soit 3,25 %, est laissée à l’étranger pour s’accumuler grâce aux intérêts composés. Ce phénomène dure depuis environ 250 ans.
Car je fais remonter les débuts de l’investissement étranger britannique au trésor que Drake a volé à l’Espagne en 1580. Cette année-là, il est revenu en Angleterre avec le butin prodigieux du Golden Hind. La reine Elizabeth était une actionnaire importante du consortium qui avait financé l’expédition. Grâce à sa part, elle a remboursé la totalité de la dette extérieure de l’Angleterre, équilibré son budget et s’est retrouvée avec environ 40 000 livres sterling en main. Elle a investi cette somme dans la Levant Company, qui a prospéré. Les bénéfices de la Levant Company ont permis de fonder la Compagnie des Indes orientales, et les profits de cette grande entreprise ont constitué la base des investissements étrangers ultérieurs de l’Angleterre. Il se trouve que 40 000 livres sterling accumulées à un taux d’intérêt composé de 3 % correspondent approximativement au volume réel des investissements étrangers de l’Angleterre à différentes dates, et s’élèveraient aujourd’hui à un total de 4 000 000 000 de livres sterling, ce qui correspond à ce que j’ai déjà indiqué comme étant le montant actuel de nos investissements étrangers. Ainsi, chaque livre sterling rapportée par Drake en 1580 vaut aujourd’hui 100 000 livres sterling. Tel est le pouvoir des intérêts composés !
À partir du XVIe siècle, avec un crescendo cumulatif après le XVIIIe, a commencé la grande époque des inventions scientifiques et techniques, qui bat son plein depuis le début du XIXe siècle : le charbon, la vapeur, l’électricité, l’essence, l’acier, le caoutchouc, le coton, les industries chimiques, les machines automatiques et les méthodes de production de masse, la radio, l’imprimerie, Newton, Darwin et Einstein, et des milliers d’autres choses et d’hommes trop célèbres et trop connus pour être énumérés.
Quel en est le résultat ? Malgré une croissance démographique mondiale considérable, qu’il a fallu équiper en logements et en machines, le niveau de vie moyen en Europe et aux États-Unis a été multiplié par quatre, je pense. La croissance du capital a atteint un niveau bien supérieur à cent fois celui connu à n’importe quelle époque précédente. Et désormais, nous ne devons plus nous attendre à une augmentation aussi importante de la population.
Si le capital augmente, disons, de 2 % par an, le capital-équipement mondial aura augmenté de moitié en vingt ans et de sept fois et demie en cent ans. Pensez-y en termes de biens matériels : maisons, transports, etc.
Dans le même temps, les progrès techniques dans les domaines de la fabrication et du transport ont connu au cours des dix dernières années une accélération sans précédent dans l’histoire. Aux États-Unis, la production industrielle par habitant était supérieure de 40 % en 1925 par rapport à 1919. En Europe, nous sommes freinés par des obstacles temporaires, mais on peut néanmoins affirmer sans risque que l’efficacité technique augmente de plus de 1 % par an en termes composés. Il semble que les changements techniques révolutionnaires, qui ont jusqu’à présent principalement touché l’industrie, pourraient bientôt s’attaquer à l’agriculture. Nous sommes peut-être à la veille d’améliorations de l’efficacité de la production alimentaire aussi importantes que celles qui ont déjà eu lieu dans les secteurs minier, manufacturier et des transports. Dans quelques années, c’est-à-dire au cours de notre vie, nous pourrons peut-être effectuer toutes les opérations agricoles, minières et manufacturières avec un quart de l’effort humain auquel nous sommes habitués.
Pour l’instant, la rapidité même de ces changements nous nuit et nous pose des problèmes difficiles à résoudre. Les pays qui ne sont pas à l’avant-garde du progrès souffrent relativement. Nous sommes frappés par un nouveau fléau dont certains lecteurs n’ont peut-être pas encore entendu parler, mais dont ils entendront beaucoup parler dans les années à venir, à savoir le chômage technologique. Il s’agit du chômage dû au fait que nos découvertes en matière d’économies de main-d’œuvre dépassent le rythme auquel nous pouvons trouver de nouveaux emplois pour cette main-d’œuvre.
Mais il ne s’agit là que d’une phase temporaire d’inadaptation. À long terme, tout cela signifie que l’humanité est en train de résoudre son problème économique. Je prédis que dans cent ans, le niveau de vie dans les pays progressistes sera entre quatre et huit fois plus élevé qu’aujourd’hui. Cela n’aurait rien de surprenant, même à la lumière de nos connaissances actuelles. Il ne serait pas absurde d’envisager la possibilité d’un progrès encore plus important.
II
Supposons, pour les besoins de l’argumentation, que dans cent ans, nous serons tous, en moyenne, huit fois plus riches qu’aujourd’hui sur le plan économique. Il n’y a assurément rien de surprenant à cela.
Il est vrai que les besoins des êtres humains peuvent sembler insatiables. Mais ils se divisent en deux catégories : ceux qui sont absolus, en ce sens que nous les ressentons quelle que soit la situation de nos semblables, et ceux qui sont relatifs, en ce sens que nous ne les ressentons que si leur satisfaction nous élève au-dessus de nos semblables, nous donne un sentiment de supériorité. Les besoins de la deuxième catégorie, ceux qui satisfont le désir de supériorité, peuvent en effet être insatiables, car plus le niveau général est élevé, plus ils le sont également. Mais cela n’est pas aussi vrai pour les besoins absolus : un point pourrait bientôt être atteint, peut-être beaucoup plus tôt que nous ne le pensons tous, où ces besoins seront satisfaits dans le sens où nous préférerons consacrer nos énergies à des fins non économiques.
Voici maintenant ma conclusion, qui, je pense, vous paraîtra de plus en plus surprenante à mesure que vous y réfléchirez.
J’en arrive à la conclusion que, en supposant qu’il n’y ait pas de guerres importantes ni d’augmentation significative de la population, le problème économique pourrait être résolu, ou du moins être en voie de l’être, d’ici un siècle. Cela signifie que le problème économique n’est pas, si l’on se projette dans l’avenir, un problème permanent pour l’humanité.
Pourquoi, me demanderez-vous, est-ce si surprenant ? C’est surprenant parce que, si, au lieu de nous tourner vers l’avenir, nous nous tournons vers le passé, nous constatons que le problème économique, la lutte pour la subsistance, a toujours été jusqu’à présent le problème principal et le plus urgent de l’humanité, et pas seulement de l’humanité, mais de tout le règne biologique depuis les débuts de la vie sous ses formes les plus primitives.
Ainsi, nous avons été expressément évolués par la nature, avec toutes nos pulsions et nos instincts les plus profonds, dans le but de résoudre le problème économique. Si le problème économique est résolu, l’humanité sera privée de son objectif traditionnel.
Sera-ce un avantage ? Si l’on croit aux valeurs réelles de la vie, cette perspective ouvre au moins la possibilité d’un avantage. Pourtant, je redoute le réajustement des habitudes et des instincts de l’homme ordinaire, inculqués en lui depuis d’innombrables générations, qu’il pourrait être amené à abandonner en quelques décennies.
Pour employer le langage d’aujourd’hui, ne devons-nous pas nous attendre à une « dépression nerveuse » généralisée ? Nous avons déjà une petite idée de ce que je veux dire : une dépression nerveuse du type de celles qui sont déjà assez courantes en Angleterre et aux États-Unis chez les épouses des classes aisées, femmes malheureuses pour la plupart, qui ont été privées par leur richesse de leurs tâches et occupations traditionnelles, qui ne trouvent pas suffisamment amusant, une fois privées de l’aiguillon de la nécessité économique, de cuisiner, de nettoyer et de raccommoder, mais qui sont tout à fait incapables de trouver autre chose de plus amusant.
Pour ceux qui transpirent pour gagner leur pain quotidien, les loisirs sont un doux rêve tant qu’ils ne les ont pas.
Voici l’épitaphe traditionnelle écrite pour elle-même par la vieille femme de ménage :
« Ne me pleurez pas, mes amis, ne pleurez jamais pour moi,
Car je ne ferai plus rien pour toujours et à jamais. »
C’était son paradis. Comme d’autres qui attendent avec impatience les loisirs, elle imaginait à quel point il serait agréable de passer son temps à écouter, car il y avait un autre couplet dans son poème :
« Avec des psaumes et une douce musique, les cieux résonneront,
Mais je n’aurai rien à voir avec le chant. »
Pourtant, ce n’est que pour ceux qui ont à voir avec le chant que la vie sera tolérable, et combien peu d’entre nous savent chanter !
Ainsi, pour la première fois depuis sa création, l’homme sera confronté à son véritable problème permanent : comment utiliser sa liberté vis-à-vis des soucis économiques pressants, comment occuper le temps libre que la science et les intérêts composés lui auront procuré, pour vivre sagement, agréablement et bien.
Les acharnés qui gagnent de l’argent avec détermination peuvent nous entraîner tous avec eux dans l’abondance économique. Mais ce sont ceux qui sauront préserver et cultiver à la perfection l’art de vivre et qui ne se vendront pas pour gagner leur vie qui pourront profiter de cette abondance lorsqu’elle se présentera.
Pourtant, je pense qu’aucun pays ni aucun peuple ne peut envisager l’ère des loisirs et de l’abondance sans appréhension. Car nous avons été trop longtemps conditionnés à lutter et non à profiter. C’est un problème redoutable pour l’individu ordinaire, sans talents particuliers, de s’occuper, surtout s’il n’a plus d’attaches à la terre, aux coutumes ou aux conventions chères à une société traditionnelle. À en juger par le comportement et les réalisations des classes aisées d’aujourd’hui, où que ce soit dans le monde, les perspectives sont très déprimantes ! Car ceux-ci sont, pour ainsi dire, notre avant-garde, ceux qui explorent la terre promise pour le reste d’entre nous et y installent leur campement. Car la plupart d’entre eux ont échoué de manière désastreuse, me semble-t-il, ceux qui ont un revenu indépendant mais pas d’associations, de devoirs ou de liens, à résoudre le problème qui leur a été posé.
Je suis convaincu qu’avec un peu plus d’expérience, nous utiliserons les nouvelles richesses de la nature d’une manière très différente de celle dont les riches les utilisent aujourd’hui, et que nous tracerons pour nous-mêmes un projet de vie tout autre que le leur.
Pendant de nombreux siècles encore, le vieil Adam sera si fort en nous que chacun aura besoin de travailler pour être heureux. Nous ferons plus de choses pour nous-mêmes que ne le font habituellement les riches d’aujourd’hui, qui se contentent volontiers de petites tâches et de routines. Mais au-delà de cela, nous nous efforcerons de répartir le pain sur le beurre, afin que le travail qui reste à faire soit partagé aussi largement que possible. Des quarts de travail de trois heures ou une semaine de quinze heures peuvent repousser le problème pendant un certain temps. Car trois heures par jour suffisent amplement pour satisfaire le vieil Adam qui sommeille en la plupart d’entre nous !
Il y a aussi des changements dans d’autres domaines auxquels nous devons nous attendre. Lorsque l’accumulation de richesses n’aura plus une grande importance sociale, il y aura de grands changements dans le code moral. Nous pourrons nous débarrasser de nombreux principes pseudo-moraux qui nous ont tourmentés pendant deux cents ans et qui nous ont amenés à exalter certaines des qualités humaines les plus déplaisantes au rang des plus hautes vertus. Nous pourrons nous permettre d’oser évaluer la motivation financière à sa juste valeur. L’amour de l’argent en tant que possession – par opposition à l’amour de l’argent en tant que moyen d’accéder aux plaisirs et aux réalités de la vie – sera reconnu pour ce qu’il est, une morbidité quelque peu répugnante, l’une de ces propensions semi-criminelles, semi-pathologiques que l’on confie avec effroi aux spécialistes des maladies mentales. Toutes sortes de coutumes sociales et de pratiques économiques, affectant la distribution des richesses et des récompenses et sanctions économiques, que nous maintenons aujourd’hui à tout prix, aussi déplaisantes et injustes soient-elles en elles-mêmes, parce qu’elles sont extrêmement utiles pour promouvoir l’accumulation de capital, nous serons alors enfin libres de les abandonner.
Bien sûr, il y aura toujours beaucoup de gens animés d’une volonté intense et insatisfaite qui poursuivront aveuglément la richesse, à moins qu’ils ne trouvent un substitut plausible. Mais le reste d’entre nous n’aura plus l’obligation de les applaudir et de les encourager. Car nous nous interrogerons avec plus de curiosité qu’il n’est prudent aujourd’hui sur la véritable nature de cette « volonté » dont la nature a doté, à des degrés divers, la quasi-totalité d’entre nous. Car la détermination signifie que nous nous soucions davantage des résultats lointains de nos actions que de leur qualité ou de leurs effets immédiats sur notre propre environnement. L’homme « déterminé » cherche toujours à assurer une immortalité fallacieuse et illusoire à ses actes en projetant son intérêt pour ceux-ci dans le temps. Il n’aime pas son chat, mais les chatons de son chat ; ni, en vérité, les chatons, mais seulement les chatons des chatons, et ainsi de suite à l’infini jusqu’à la fin du règne des chats. Pour lui, la confiture n’est pas de la confiture si ce n’est pas de la confiture pour demain et jamais de la confiture pour aujourd’hui. Ainsi, en repoussant toujours sa confiture dans le futur, il s’efforce d’assurer l’immortalité à son acte de la faire cuire.
Permettez-moi de vous rappeler le professeur dans Sylvie et Bruno :
« Seulement le tailleur, monsieur, avec votre petite facture », dit une voix douce derrière la porte.
« Ah, eh bien, je vais vite régler son affaire », dit le professeur aux enfants, « si vous voulez bien attendre une minute. Combien cela fait-il cette année, mon ami ? » Le tailleur était entré pendant qu’il parlait.
« Eh bien, cela a doublé depuis tant d’années, vous voyez », répondit le tailleur, un peu grognon, « et je pense que j’aimerais avoir l’argent maintenant. C’est deux mille livres ! »
« Oh, ce n’est rien ! » remarqua le professeur avec désinvolture, en fouillant dans sa poche, comme s’il avait toujours au moins cette somme sur lui. « Mais ne voudriez-vous pas attendre encore un an et en faire quatre mille ? Imaginez à quel point vous seriez riche ! Vous pourriez même être roi, si vous le vouliez ! »
« Je ne sais pas si cela m’intéresserait d’être roi », dit l’homme d’un air pensif. « Mais cela semble être une somme d’argent considérable ! Eh bien, je pense que je vais attendre… »
« Bien sûr que vous allez attendre ! » dit le professeur. « Je vois que vous êtes sensé. Bonne journée, mon ami ! »
« Devras-tu un jour lui payer ces quatre mille livres ? » demanda Sylvie alors que la porte se refermait derrière le créancier qui s’en allait.
« Jamais, mon enfant ! » répondit le professeur avec emphase. « Il continuera à doubler la mise jusqu’à sa mort. Tu vois, cela vaut toujours la peine d’attendre une année de plus pour obtenir deux fois plus d’argent ! »
Ce n’est peut-être pas un hasard si la race qui a le plus contribué à ancrer la promesse d’immortalité au cœur et dans l’essence même de nos religions est également celle qui a le plus œuvré en faveur du principe des intérêts composés et qui affectionne particulièrement cette institution humaine des plus utiles.
Je nous vois donc libres de revenir à certains des principes les plus sûrs et les plus certains de la religion et de la vertu traditionnelle : que l’avarice est un vice, que l’usure est un délit et que l’amour de l’argent est détestable, que ceux qui se soucient le moins du lendemain sont ceux qui marchent le plus sûrement sur les chemins de la vertu et de la sagesse. Nous allons à nouveau privilégier les fins plutôt que les moyens et préférer le bien à l’utile. Nous allons honorer ceux qui peuvent nous apprendre à profiter pleinement et vertueusement de l’instant présent et de la journée, ces personnes charmantes qui sont capables de jouir directement des choses, ces lys des champs qui ne travaillent pas et ne filent pas.
Mais attention ! Le temps n’est pas encore venu pour tout cela. Pendant au moins encore cent ans, nous devrons prétendre, à nous-mêmes et à tout le monde, que le beau est laid et que le laid est beau, car le laid est utile et le beau ne l’est pas. L’avarice, l’usure et la prudence doivent encore être nos dieux pendant un certain temps. Car eux seuls peuvent nous faire sortir du tunnel de la nécessité économique et nous mener vers la lumière du jour.
J’attends donc avec impatience, dans un avenir pas si lointain, le plus grand changement qui ait jamais eu lieu dans l’environnement matériel de la vie des êtres humains dans leur ensemble. Mais, bien sûr, tout cela se fera progressivement, et non sous la forme d’une catastrophe. En fait, cela a déjà commencé. Le cours des choses sera simplement tel qu’il y aura des classes et des groupes de personnes de plus en plus nombreux qui seront pratiquement libérés des problèmes liés aux nécessités économiques. La différence cruciale se fera sentir lorsque cette situation sera devenue si courante que la nature du devoir de chacun envers son prochain en sera modifiée. Car il restera raisonnable d’avoir des objectifs économiques pour les autres après que cela aura cessé d’être raisonnable pour soi-même.
Le rythme auquel nous pourrons atteindre notre destination, le bonheur économique, sera régi par quatre facteurs : notre capacité à contrôler la population, notre détermination à éviter les guerres et les dissensions civiles, notre volonté de confier à la science la direction des questions qui relèvent proprement de la science, et le taux d’accumulation fixé par la marge entre notre production et notre consommation ; ce dernier facteur se réglera facilement de lui-même, étant donné les trois premiers.
En attendant, il n’y a aucun mal à se préparer modérément à notre destin, à encourager et à expérimenter les arts de la vie ainsi que les activités utiles.
Mais surtout, ne surestimons pas l’importance du problème économique, et ne sacrifions pas à ses prétendues nécessités d’autres questions d’une importance plus grande et plus permanente. Cela devrait être l’affaire de spécialistes, comme la dentisterie. Si les économistes pouvaient réussir à se faire considérer comme des personnes humbles et compétentes, au même titre que les dentistes, ce serait formidable !Scanné à partir de John Maynard Keynes, Essays in Persuasion, New York : W.W.Norton & Co., 1963, pp. 358-373.
[1] Horizon 2060 : perspectives de croissance économique globale à long terme, Études de politique économique de l’OCDE, n° 3, 2012, p.8.
[2] Voir à ce sujet: Karls Georg Zinn, Wachstumszwänge im Kapitalismus: Die gespaltene Keynes- Rezeption, Jena 2013.
[3] J.M. Keynes, Economic Possibilities for our Grandchildren, Nation and Athenaeum, 1930.
[4] J.M. Keynes, The General Theory of Employment, Interest and Money, 1936.
[5] J.M. Keynes, The Long Term Problem of Full Employment, 1943.
[6] Ibid. (5).
Né en 1952, Guy Foetz est économiste de formation et il a enseigné cette matière sous ses différents aspects pendant 35 ans dans l’enseignement secondaire et secondaire technique luxembourgeois. Politiquement et syndicalement engagé à gauche, il est co-fondateur du parti déi Lénk.
Son mandat de conseiller communal pendant 7 ans à Luxembourg-Ville l’a amené à prendre position tout particulièrement pour le logement social et coopératif : «Il faut rompre avec l’esprit du laisser-faire, qui attribue au marché et aux promoteurs le soin de pourvoir aux logements et qui a pour conséquence d’exclure les jeunes et les familles à revenus modestes et moyens du territoire de la Ville».
Il est beaucoup engagé dans l’association «Solidaritéit mat den Heescherten», créé lors de la mise en place de l’interdiction de mendier à Luxembourg-Ville.
La lecture, des randonnées cyclistes et à pied et les contacts avec ses petits-enfants comptent parmi ses activités de prédilection – à moins d’écrire pour paroles.lu.
Guy met fondamentalement en question le système capitaliste, qui constitue pour lui une menace mortelle pour l’humanité, et cela dans tous les domaines.

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