
Le travail frontalier a toujours existé au Luxembourg, même si le Marché unique, officiellement créé le 1er janvier 1993, et l’entrée en vigueur de l’Accord de Schengen, le 26 mars 1995, ont considérablement facilité les conditions de passage des frontières.
Les premières statistiques disponibles datent du milieu des années 1970. Notre marché du travail comptait alors environ 11 400 frontaliers : 5 700 de Belgique (50%), 4 400 de France (39%) et 1 300 d’Allemagne (11%). La deuxième moitié des années 1980 va apporter des changements importants : c’était une « période glorieuse » pour l’économie, pour la place financière, pour le marché du travail et pour le travail frontalier. Le nombre de frontaliers a plus que doublé en cinq ans, passant de 16 900 à 35 300 personnes. Ceux originaires de France étaient alors les plus nombreux, avec 16 600 personnes (47%), devant 12 300 Belges (35%) et 6 400 Allemands (18%). Tout le monde pensait alors qu’un plafond avait été atteint. Mais ce n’était pas le cas. Le Luxembourg a toujours sous-estimé son développement démographique et économique. Une chose est sûre : à l’époque, le travail frontalier n’intéressait pas grand monde et les publications à son sujet étaient rarissimes.
On a encore eu tort, car le travail frontalier (en particulier celui de Lorraine) a été à l’origine du « miracle économique » vécu depuis 2000 :
– la population est passée de 433 600 à 682 000 habitants, soit un quart de million d’habitants de plus ;
– l’évolution du PIB est plus spectaculaire encore, étant passé de 23,1 à 86,2 milliards d’euros, soit 63,1 milliards d’euros de plus.
Un facteur décisif pour expliquer le miracle économique est l’emploi intérieur. Le nombre d’actifs est passé de 264 000 à 516 000, soit un quart de million d’unités de plus, comme pour la population. Créer 10 000 emplois nets par an pendant 25 ans dans un pays de la taille du Luxembourg, il faut le faire ! Tout ceci n’a été possible que grâce au recours systématique à des travailleurs frontaliers de plus en plus nombreux. Ils étaient 88 100 en l’an 2000… et 235 100 fin 2025, soit presque 150 000 de personnes de plus.
Sans frontaliers, pas de croissance du marché de l’emploi, pas de croissance économique, pas de croissance du PIB ! Beaucoup moins, en tout cas.
Où est le problème ?
Dominique Gros, maire honoraire de la ville de Metz et président-fondateur de l’association « Au-delà des frontières (AFD) », créée en juin 2020 pour se pencher sur la frontière franco-luxembourgeoise a remarqué très justement : « Le Luxembourg est dans la situation singulière d’un État qui profite de personnels formés à l’extérieur de ses frontières et dont les dépenses pour le chômage, la dépendance, les infrastructures routières, les transports publics, les services publics résidentiels que sont la petite enfance, l’école, le sport, la culture, le logement… sont à la charge des pays de résidence. »
Alors que notre Grande Région doit évidemment beaucoup au processus d’unification européenne, Il faut constater en même temps que les divergences fiscales et sociales et les clivages interrégionaux sont très prononcés et qu’il existe un risque réel de fragilisation pour certains territoires proches de la frontière. Tout dépend de quel côté de la frontière on se trouve, et ça, ce n’est pas normal !
Si rien n’est entrepris, les communes du Nord lorrain, qui ont besoin de recettes supplémentaires pour financer les infrastructures et les équipements nécessaires pour pouvoir offrir une vie convenable à leurs habitants, risquent de s’appauvrir.
Une compensation financière – d’aucuns parlent d’une rétrocession fiscale – de la part de l’État luxembourgeois dont pourraient profiter directement (le terme « directement » importe ici) les communes frontalières lorraines accueillant un nombre plus ou moins important de frontaliers travaillant au Luxembourg permettrait de remédier à cette situation injuste.
Il y a un pays en Europe – qui a d’ailleurs de nombreux points en commun avec le Luxembourg, sauf celui d’être membre de l’Union européenne – qui applique ce principe de la rétrocession fiscale, à savoir la Suisse. La Convention Franco-Genevoise, mieux connue sous le nom de Compensation Financière Genevoise (CFG), est un accord bilatéral signé en 1973(!) entre la France et la Suisse pour éviter la double imposition des revenus des frontaliers, tout en permettant aux départements français concernés (Ain et Haute-Savoie) de récupérer une petite partie de l’impôt sur salaire collecté auprès des frontaliers travaillant à Genève. En ce qui concerne le montant de cette rétrocession, car c’est bien de cela qu’il s’agit, nous parlons de 3,5% des salaires annuels bruts.
Le 19 juin 2025, « Au-delà des frontières » a présenté à Talange un Livre blanc intitulé « Pour plus de justice et plus de solidarité à nos frontières ». Il s’agit d’un plaidoyer bien fourni et richement illustré en faveur d’une plus juste répartition des impôts et des charges au sein de l’espace transfrontalier franco-luxembourgeois.
Deux publics sont visés par ce document :
a) d’un côté les Lorrains, qu’il s’agit d’informer sur les vrais enjeux et le caractère légitime de la démarche, tout en essayant de leur enlever la peur (car peur il y a, paraît-il) de se fâcher avec le voisin luxembourgeois ;
b) de l’autre côté les Luxembourgeois (enfin, ceux qui veulent bien entendre le message), qui doivent comprendre que leur modèle de développement n’est pas durable, ni dans le temps, ni dans l’espace et qu’ils ne peuvent pas vivre éternellement aux dépens de leurs voisins lorrains.
Pour terminer, quelques rumeurs ou contrevérités méritent d’être contredites :
- L’initiative d’ADF n’est pas dirigée contre le Luxembourg et encore moins contre les frontaliers eux-mêmes.
- L’ADF n’est pas un club fermé « gauchiste » comme aimeraient le faire croire certains : ni fermé, ni gauchiste, mais pro-européen, pro-Lorraine, pro-frontaliers et pro-Luxembourg !
- Ce ne sont pas les frontaliers qui réclament de l’argent au Luxembourg, mais les communes et les collectivités territoriales situées proches de la frontière et subissant de plein fouet les retombées du fulgurant succès économique que le Luxembourg a connu ces dernières dizaines d’années.
À tous ceux – ils sont malheureusement nombreux – qui prétendent que les frontaliers (et leurs communes) n’ont rien à demander au Luxembourg, sous prétexte qu’on leur « offre » déjà du travail, il faut répondre qu’on n’offre rien du tout, que les salaires touchés sont entièrement dus et mérités, de même que les allocations familiales et tout le reste, que ce sont les entreprises qui créent les emplois alors que c’est l’État, et lui seul, qui encaisse les impôts. Pour une main-d’œuvre qui ne lui a coûté pas grand-chose.
Est-ce que le montant de la compensation financière due dépasse nos possibilités ? En se calquant sur le modèle franco-genevois, il s’agit de 270 millions d’euros par an. C’est beaucoup d’argent, certes, mais tout est relatif ! Il ne faut pas oublier que les droits d’accises prélevés sur les ventes d’alcool, de tabac et de carburants ont rapporté dernièrement quelque 2 milliards d’euros. Par an. Où se trouvent les meilleurs clients de ce business transfrontalier de proximité ? En France. Dont acte.
Au Luxembourg, il ne faut pas avoir raison trop tôt. Ce qui importe, c’est de se trouver du bon côté.

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