
Le contraste est frappant entre le jargon complaisant du Plan national de lutte contre la pauvreté et la façon dont l’État luxembourgeois et les communes traitent les« pauvres », c’est-à-dire les personnes qui « disposent de ressources (matérielles, culturelles ou sociales) trop faibles pour leur permettre d’atteindre un niveau de vie considéré comme acceptable pour la société dans laquelle elles vivent »[1].
Les indicateurs témoignant de l’état d’esprit réel des responsables politiques luxembourgeois et de leurs exécutant.e.s sont multiples, à commencer par le transfert de l’assistance publique, via des conventions, à des associations bénévoles privées, qui sont tenues de rester bouche cousue au sujet de la réalité ou qui s’autocensurent fréquemment elles-mêmes, par crainte de perdre les subventions publiques qui les alimentent. Cette obligation de réserve se retrouve même noir sur blanc dans l’une ou l’autre de ces conventions. Ainsi fut-elle inscrite dans une convention de la Ville de Luxembourg avec « Hëllef um Terrain » (HUT) en 2024: « Toute communication à la presse par l’association concernant le présent projet devra être faite en concertation avec la Ville de Luxembourg ».
Quant aux offices sociaux, anciens « Aarmebüroën », devenus indépendants des communes, ils noient les pauvres dans la paperasserie, de sorte que ceux-ci renoncent très souvent à s’y présenter. L’opinion semble y prévaloir que les pauvres seraient du moins en partie responsables de leur propre misère et qu’il ne faudrait pas leur offrir des cadeaux, mais au contraire leur apprendre à prendre en main leur vie et leurs maigres finances.
Le manque criant de logements abordables et « housing first », de structures d’hébergement urgent, de services d’addictologie, de centresde soins intégraux et de suivi à moyen et à long terme, face à des problèmes multifactoriels impliquant aussi des questions de santé mentale, est contourné depuis des années par les gouvernements successifs, alors que c’est bien là que réside une cause majeure de la pauvreté et du sans-abrisme.
Restent alors pour tel homme ou telle femme politique deux échappatoires, du moment que les résultats désastreux de l’inaction publique deviennent patents : celle de s’avouer impuissant.e face à la cruelle réalité ou celle prétendant jouer le rôle d’ange sauveur contre les forces du mal. Tout en vérifiant au préalable que c’est bien un.e de « nos » pauvres qui est touché.e par le désastre !
Les quatre exemples suivants montrent que ces affirmations ne sont pas gratuites.
1. Le rapport no 1 de l’Observatoire social de la Ville de Luxembourg [2]note au sujet des bénéficiaires de l’Office social : « L’aide sociale assure, aux personnes dans le besoin et à leur famille, l’accès à des biens et des services adaptés à leur situation particulière, afin de les aider à acquérir ou à préserver leur autonomie. (…). Elle est axée sur un accompagnement social à court, moyen ou long terme ; en cas de nécessité, cet accompagnement sera assorti d’une aide matérielle en nature ou en espèces. Elle intervient à titre subsidiaire et peut compléter les mesures sociales et les prestations financières prévues par d’autres lois et règlements, que le bénéficiaire est tenu d’épuiser. » Il en résulte qu’il faut faire moult enquêtes, surveiller les pauvres et éviter de gaspiller l’argent public. Il n’est pas étonnant dès lors que l’Office social de la Ville de Luxembourg clôture régulièrement ses comptes avec un boni et accumule des réserves (qui se chiffrent à 9,56 millions d’euros au total suivant le budget rectifié de l’exercice 2025). À noter aussi que parmi les dépenses ordinaires de 2024 de l’Office social de la Ville, seulement 7,9 %, soit 750.289 euros ont effectivement été attribués aux personnes dans le besoin, alors que 92,1 % , soit 9.468.094 euros ont été des charges administratives, dont charges de personnel, honoraires, indemnités, jetons, dotations aux amortissements et provisions.[3]
2. L’association « Solidaritéit mat den Heescherten », qui s’oppose au règlement interdisant toute forme de mendicité à Luxembourg-Ville (et aux règlements similaires existant dans d’autres communes) a été contactée à deux reprises en 2024 par des travailleurs sociaux intervenant dans le domaine de la grande précarité au Luxembourg pour qu’elle informe le public sur la réalité qu’ils disent vivre au quotidien. Cette demande a donné lieu à deux communiqués [4]. Les travailleurs sociaux écrivent : « Nous avons … le regret de vous faire part de la réalité que nous vivons au quotidien (…) ! Etant donné qu’il s’agit d’un sujet délicat pour nos politiques et que nous dénonçons des faits que les personnes haut placées ne veulent pas admettre, vous comprendrez qu’au risque de représailles, nous devons rester anonymes. (…) Les délais d’attente excessivement longs – généralement entre 3 et 12 mois, ou plus – pour accéder aux petites structures d’hébergement, aux services d’addictologie, aux centres thérapeutiques ainsi qu’à des logements sociaux sont décourageants pour la majorité des personnes. Les listes d’attente ne font qu’exacerber la situation précaire des personnes en situation de rue, les empêchant de sortir d’un cycle de souffrances atroces. Les conséquences de cette stagnation sont dévastatrices. Peut-on encore sérieusement parler d’hébergements d’urgence dans ce cas ? Ignorer ce phénomène déficitaire et intercommunal, en se cachant derrière l’adage que l’offre crée la demande, n’est pas un argument soutenable pour justifier une telle défaillance structurelle. (…) Quand est-ce que cette politique de l’autruche cessera d’être pratiquée par les pouvoirs publics et les communes, pour que le phénomène du sans-abrisme ne soit plus considéré comme une forme de tabou sociétal ? (…) Les autorités font paradoxalement la promotion de la santé mentale, mais combien de psychologues et thérapeutes sont engagés pour accompagner les personnes les plus vulnérables de notre société ? Les professionnels de la santé mentale doivent impérativement être valorisés et intégrés dans les équipes socioéducatives de manière cohérente dans cette chaîne de soutien. »
3. Pendant les fêtes de fin d’année 2025, l’association « Solidaritéit mat den Heescherten » (encore elle !) a révélé dans un communiqué de presse[5] la coupure d’électricité de la part de LEO, l’office d’énergie de la Ville de Luxembourg privatisé en 2010[6] et le déguerpissement demandé par la Ville à l’encontre de deux locataires d’un logement communal. Sans contester la réalité d’une relation difficile entre ces locataires et la Ville, il faut relever que l’échevine sociale de la Ville a persisté à mettre en évidence cette dernière problématique pour justifier l’expulsion des deux locataires du logement social, et cela en plein hiver[7]. Pourquoi faut-il que l’association de bénévoles « Solidaritéit mat den Heescherten » ait besoin de rappeler, dans son communiqué, aux politicien.ne.s et aux professionnel.le.s de l’action sociale qu’il faut changer d’approche à l’égard de personnes qui ne peuvent se débrouiller seules dans la vie ? Et que cette association ait besoin de demander une assistance personnalisée à leur égard sous la forme d’un accompagnement au quotidien, afin d’éviter que les choses ne dégénèrent ! Le plan national de lutte contre la pauvreté ne propose-t-il pas la mise en place progressive d’ « équipes psycho-médico-sociales mobiles afin d’atteindre les personnes en situation de grande précarité » ?
4. Lors de la « Wanteraktion », le ministère de la Famille, des Solidarités, du Vivre ensemble et de l’Accueil ( !) insiste que, sauf par période de grand froid, la WAK s’adresse uniquement à celles et à ceux qui résident au Luxembourg depuis plus de trois mois et qu’il faut justifier la présence sur le territoire luxembourgeois « par tout document disponible, notamment une attestation de fréquentation d’un service social ». C’est entendu : alors que le Ministère ne peut se soustraire à l’hébergement de « nos » pauvres, il veut éviter que notre pays ne devienne une terre d’accueil pour les miséreux d’autres pays !
Quel programme !
[1] European Economic Community (1975) : Council Decision of 22 July 1975 Concerning a Programme of Pilot Schemes and Studies to Combat Poverty, 75/458/EEC, OJEC, L 199, Brussels. et European Economic Community (1985). Council Decision of 19 December 1984 on Specific Community Action to Combat Poverty, 85/8/EEC, OJEC, L 2, Brussels.
[2] Observatoire social de la Ville de Luxembourg (2022), Luxembourg Institute of Economic Research (LISER ) et Ville de Luxembourg, Rapport no 1, 2022, p. 184.
[3] Office social de la Ville de Luxembourg, Budget 2026.
[4] Communiqué « Brisons la loi du silence » daté du 03-07-2024 et communiqué « Ni lâches, ni frustrés » daté du 27-12-2024.
[5] Communiqué « Comportement inacceptable et réflexions humanistes », daté du 22-12-2025.
[6] LEO est une filiale à 100 % de la société ENOVOS, qui appartient à 100 % au holding ENCEVO S.A. Les actionnaires publics et semi-publics luxembourgeois – amplement majoritaires -de ce holding sont l’État luxembourgeois avec 28 %, la Ville de Luxembourg avec 15,61 %, la Société Nationale de Crédit et d’Investissement (SNCI) avec 14,20 %, la Banque et Caisse d’Épargne de l’État (BCEE) avec 12 % et POST Luxembourg avec 5,27 %.
[7] Craignant probablement la mauvaise presse, la Ville a finalement demandé de reporter ce déguerpissement et elle a accordé un délai aux locataires pour trouver un logement de remplacement, sans pour autant renoncer à l’expulsion. Le courant électrique n’a pas été rétabli.

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