New York n’est pas à vendre : les leçons politiques de la victoire de Zohran Mamdani

New York City a désormais un maire socialiste démocratique. Contre toute attente, Zohran Mamdani, membre de l’Assemblée de l’État de New York, âgé de 34 ans, musulman et d’origine sud-asiatique, a défait Andrew Cuomo, candidat indépendant et ancien gouverneur démocrate déchu de l’État, et a remporté la mairie de la plus grande ville des États-Unis avec 50,4 % des suffrages exprimés. [1]

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Ce faisant, Mamdani et son impressionnante campagne populaire, qui a mobilisé près de 90 000 habitant·es, ont accompli ce que beaucoup jugeaient depuis longtemps impossible ou du moins hautement improbable aux États-Unis : l’accès de la gauche radicale au pouvoir électif avec l’ambition affichée de défier le statu quo et de transformer la société.

L’establishment n’a pas attendu ces résultats pour exprimer sa surprise, sa consternation ou même sa colère face à la perspective de voir un radical de gauche s’imposer dans la course à la mairie. Une poignée des plus grandes fortunes du pays a dépensé des dizaines de millions de dollars pour tenter de contrer Mamdani, tandis que d’autres recouraient à la rhétorique de la « peur rouge » pour le discréditer en raison de son identification au socialisme démocratique. Trump est même allé jusqu’à menacer de couper les fonds fédéraux si le « communiste » venait à être élu. Au sein du Parti démocrate, nombre de dirigeants ont refusé, du moins jusqu’à la dernière heure, de soutenir celui qui avait pourtant remporté la primaire de juin. Après l’annonce des résultats, l’establishment s’est empressé de minimiser la victoire. À droite et à l’extrême droite, on attribuait la victoire à la prétendue capacité du nouveau maire à « duper ses soutiens » avec « des promesses irréalistes et un sourire taillé pour TikTok » ou à une forme de politique de la haine rassemblant toutes celles et tous ceux qui détesteraient l’État d’Israël et les États-Unis. La vieille garde du Parti démocrate s’est contentée de félicitations prudentes, invoquant l’unité tout en doutant encore de la faisabilité de ses promesses électorales. À gauche, en revanche, on saluait le victoire comme le signe d’un retour possible d’une politique de classe et d’un socialisme assumé sur la scène politique étatsunienne.

À rebours de ces lectures, dont certaines se révèlent un peu trop simplistes, voire traduisent une profonde incompréhension de ce qui vient de se jouer à New York, la victoire de Mamdani peut être lue sous un autre angle. Je formule l’hypothèse suivante : la campagne de Mamdani incarne une stratégie populiste de gauche réussie, mise au service d’un projet de démocratie radicale. Sa force résidait dans sa triple capacité (1) à tracer des frontières politiques entre un « nous » et un « eux », (2) à articuler des demandes et des luttes disparates pour faire advenir un nouveau sujet politique populaire et (3) à mobiliser l’imaginaire démocratique et un désir partagé d’espoir au service d’un projet de défense et de réaffirmation de l’égalité, de la souveraineté populaire et de la justice sociale à un moment où ces valeurs sont plus que jamais fragilisées et menacées. Loin de prétendre offrir une analyse exhaustive, cet article vise à tirer quelques leçons à chaud de cette séquence politique, afin d’en nourrir notre propre réflexion et notre pratique politique ici.

Comprendre une victoire improbable

Comment expliquer que la gauche new-yorkaise soit parvenue à remporter cette victoire ? Celle-ci s’explique d’abord par l’articulation singulière de la contingence et de l’action collective dans le contexte new-yorkais et étatsunien actuel. C’est sur ce terreau que le projet politique, dont Mamdani n’est qu’un porteur parmi d’autres, a pu émerger et se cristalliser. Un premier facteur tient aux candidats eux-mêmes. Mamdani, jeune, charismatique, éloquent et solidement ancré dans les luttes locales, faisait face à Cuomo, figure de l’establishment, affaiblie par des accusations de harcèlement sexuel et sa gestion désastreuse de la crise du Covid-19. Dans ce face-à-face avec le candidat de l’establishment, la jeunesse, le charisme et la position d’outsider de Mamdani ont sans doute joué un rôle décisif.

Mais au-delà des individus, c’est le contexte particulier de New York en 2025 qui a rendu cette victoire possible. Depuis le début des années 2010, la ville a été le théâtre de luttes majeures : d’Occupy Wall Street à Black Lives Matter, en passant par #MeToo, les marches pour le climat et, plus récemment, le mouvement No Kings. Ces mobilisations ont porté, sur plus d’une décennie, une multitude de revendications démocratiques contre la subordination, la domination et les discriminations. Elles ont également fait émerger une nouvelle génération d’activistes (dont des figures comme Mamdani ou la représentante Alexandria Ocasio-Cortez), désormais parvenue à une masse critique et désireuse en grande partie de donner une expression électorale à ses rêves et à ses luttes, malgré la grande diversité de leurs préférences idéologiques, stratégiques et organisationnelles. À cette accumulation de forces activistes s’ajoute une dissidence locale généralisée : explosion des loyers, inflation, précarisation, sentiment d’abandon face à un Parti démocrate et des élu·es locaux·ales perçu·es comme au service des élites. Sur le plan national, la dislocation de la formation hégémonique néolibérale, la montée de l’extrême droite, les attaques autoritaires contre les institutions démocratiques, les expulsions massives d’immigré·es, la réaffirmation des hiérarchies raciales et de genre, ainsi que la crise climatique, ont renforcé ce climat de défiance. Dans ce contexte, la campagne de Mamdani, s’appuyant sur une base activiste et une utilisation stratégique des réseaux sociaux, a trouvé un écho exceptionnel parmi la population locale.

Construire le « peuple » : le pari du populisme de gauche

Pourtant, cette victoire, qui n’avait rien de nécessaire ni d’inévitable, ne saurait se réduire à ces seuls éléments, aussi importants soient-ils. Il ne suffit pas, pour la gauche, de présenter un candidat charismatique dans un contexte favorable. Encore faut-il être capable d’hégémoniser la dissidence—laquelle n’est jamais, en soi, progressiste ou réactionnaire—en la traduisant dans un vocabulaire résolument égalitaire et démocratique. En simplifiant considérablement, l’opération hégémonique dont il est question ici consiste à articuler la plus grande pluralité de demandes, de luttes, d’identités, de peurs et de rêves de celles et ceux qui se sentent exclu·es du consensus dominant au sein d’un projet politique collectif visant à restaurer, à élargir et à approfondir la démocratie.

Tel est précisément l’objectif du populisme de gauche. Celui-ci n’est ni une idéologie fixe, ni un programme politique défini, ni une simple stratégie de communication ou de démagogie. C’est avant tout une logique politique, une manière de concevoir et de faire la politique, qui vise à construire un « peuple » (entendu non pas comme un référent empirique, mais comme une construction politique) et à tracer une frontière entre ce sujet populaire et un adversaire, dans le but d’étendre les principes de liberté, d’égalité et de souveraineté populaire à un nombre toujours plus grand de sphères de la vie.

La campagne de Mamdani illustre de manière exceptionnelle cette logique populiste de gauche. Loin de se limiter à un programme électoral composé de propositions sectorielles, elle a fait exister un « nous » populaire en traçant une frontière nette entre la majorité des habitant·es de New York et l’oligarchie qui, depuis des décennies, façonne la ville selon ses intérêts. Cette opposition s’est cristallisée autour du thème du coût de la vie et s’est incarnée dans le slogan « New York Is Not for Sale ». Plus qu’un simple mot d’ordre, celui-ci fonctionnait comme un signifiant vide : un symbole capable de condenser des luttes et des aspirations diverses et de représenter l’ensemble de cette condensation. En ce sens, « New York » cessait d’être un simple lieu géographique pour être investi d’un contenu politique nouveau, devenant à la fois un sujet collectif et un point d’identification à partir duquel penser et agir au nom d’une nouvelle volonté collective.

Il faut souligner que le « New York » invoqué par Mamdani n’est ni un sujet politique préexistant ni un simple substitut pour la classe ouvrière new-yorkaise. Il ne renvoie pas à une catégorie sociologique donnée mais à une construction politique, le produit d’un travail d’articulation plutôt que le reflet d’une essence préexistante. Autrement dit, ce n’est pas un peuple déjà constitué qui a été représenté, mais l’acte même d’énonciation qui l’a fait exister. C’est précisément ce caractère ouvert et indéterminé qui lui confère sa force. Parce qu’il ne privilégie aucune revendication ni aucune identité particulière comme principe déterminant, il peut devenir un point d’identification commun pour des individus aux appartenances multiples.

Je soutiens que cette nouvelle volonté collective n’est pas socialiste, mais radicalement démocratique. Cela ne revient pas, bien sûr, à nier que Mamdani se revendique socialiste ou que nombre de ses propositions portent sur des enjeux économiques comme le gel des loyers, la gratuité des transports et des crèches, ou encore la création de supermarchés municipaux. Cela signifie plutôt que son projet politique vise à récupérer, élargir et approfondir la démocratie dans un nombre toujours plus grand de sphères de la vie sociale. Il ne rejette pas les institutions ni les acquis de la démocratie libérale, mais cherche à les prolonger et à les radicaliser dans un sens plus libre, égalitaire et juste. En clair, il ne s’agit plus d’articuler la notion de « démocratie » avec celles de la concurrence, de la propriété privée et de l’individualisme, comme dans le néolibéralisme, mais avec celles de l’égalité des droits, de la souveraineté populaire et de la socialisation démocratique des moyens de production et d’échange. Qu’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit pas tant d’une finalité à atteindre lors d’un hypothétique « grand soir » que d’une boussole pour nous orienter sur un chemin long, incertain et nécessairement conflictuel.

Enfin, la dimension affective de la campagne de Mamdani mérite d’être soulignée. Pour construire ce « New York » identifié à un projet de démocratie radicale, la campagne a su mobiliser des affects—une dimension trop souvent négligée dans les analyses politiques, y compris à gauche, encore largement prisonnière d’une vision positiviste et rationaliste de la politique. L’espoir en était le cœur. La campagne a cherché à raviver un désir collectif de transformation, à un moment où beaucoup, à gauche, avaient le sentiment que la défaite face à Trump et aux forces réactionnaires et autoritaires était inévitable. De ce point de vue, « New York Is Not for Sale » était un véritable appel à l’action collective. Il signifiait que la ville n’avait pas encore été vendue et qu’il n’était pas trop tard pour agir, ensemble, afin de l’en empêcher et de restaurer le pouvoir démocratique de la majorité de ces habitant·es. D’autre part, la campagne de Mamdani a su puiser dans l’imaginaire démocratique du pays. Elle a su mobiliser la colère face à la dérive autoritaire de Trump et des républicains, tout en réactivant une tradition profondément ancrée de lutte pour l’égalité. Cet imaginaire demeure, encore aujourd’hui, une puissante force mobilisatrice aux États-Unis, et peut-être, le socle d’un renouveau démocratique à venir.

Trois leçons principales

Si le succès de Mamdani tient en partie à une combinaison singulière de contingence, d’action collective et de circonstances historiques propres à New York et aux États-Unis, le détour par New York n’en demeure pas moins fécond pour éclairer sous un autre jour sur nos propres horizons politiques. J’en retiendrai ici trois leçons qui me paraissent particulièrement pertinents dans le contexte luxembourgeois. Premièrement, l’importance de l’échelle locale, trop souvent négligée au profit de stratégies centrées sur le niveau national. C’est pourtant par une intervention coordonnée à toutes les échelles (locale, nationale, régionale et internationale) qu’une nouvelle hégémonie de gauche pourra se construire. La municipalité, en particulier, constitue un espace privilégié d’expérimentation politique et de réinvention démocratique, où la proximité avec les citoyen·nes redonne chair au principe de souveraineté populaire.

Deuxièmement, la nécessité de rompre avec les derniers relents d’essentialisme, de déterminisme économique et de réductionnisme de classe. La campagne de Mamdani montre qu’il ne suffit pas d’en appeler à une « classe ouvrière » abstraite : la politique est traversée par une multiplicité d’expériences et d’identités qu’aucune ne saurait hiérarchiser a priori. C’est particulièrement le cas au Luxembourg.

Enfin, troisième leçon :  l’importance des affects et de l’imaginaire démocratique pour toute politique de gauche. Les affects ne sont pas de simples réactions émotionnelles : ils constituent des forces capables de créer du lien, de produire du sens commun et d’alimenter le désir d’agir ensemble. Sans cette dimension affective, aucun projet d’émancipation ne peut mobiliser durablement. C’est dans la capacité à transformer la colère en espoir, la peur en action et le désenchantement en imagination collective que se joue, peut-être, la possibilité d’un nouveau cycle de lutte démocratique

Il va sans dire que la victoire de Mamdani n’est qu’un début. Le chemin à venir s’annonce long et semé d’embûches. Il devra affronter l’opposition des membres de l’oligarchie, ainsi que de nombreux élu·es républicain·es et démocrates hostiles à son projet et déterminé·es à lui mettre des bâtons dans les roues. Mais ce n’est pas là le seul défi. Mamdani et la gauche locale devront désormais relever la tâche, autrement plus complexe, de maintenir vivante la coalition du « New York Is Not for Sale » tout en transformant un programme d’opposition en un programme de gouvernement. Un processus dont il faudra, sans aucun doute, suivre attentivement l’évolution dans les mois à venir.


[1] Au moment d’écrire ces lignes, avec 91 % des bulletins dépouillés, Cuomo comptait 41,6 % des voix, tandis que le républicain Curtis Sliwa en rassemblait 7,1 %.

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