Quelques réflexions sur la planification économique : origines et significations

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Dans le cadre d’une série de contributions à venir consacrées aux grandeurs et misères de la planification socialiste, on essaiera ici de mettre en lumière quelques-unes des origines de cette démarche ainsi que ses principales significations. Depuis la dissolution du camp socialiste il y a environ trente ans, l’opposition entre l’économie de marché et l’économie planifiée fait l’objet de nombreux débats, souvent réducteurs. Cependant, on observe aussi un regain d’intérêt pour la planification, non plus uniquement dans la perspective du développement économique des pays européens — dont la croissance demeure atone depuis plus d’une décennie — mais dans la recherche de solutions pour répondre à l’urgence de la transition écologique. L’idée actuelle sous-jacente est que la planification de la production et des échanges pourrait permettre une utilisation optimale des ressources naturelles, devenues rares, ainsi qu’une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre.

Les origines de la planification économique

Il convient de s’interroger sur l’origine de la planification, qui a été mise en avant lors des tentatives de réalisation d’une société socialiste. Fait notable, cette idée n’a pas émergé directement des écrits de Karl Marx ni de Joseph Proudhon, mais prend racine en Europe au moment de la Première Guerre mondiale.

À cette époque, alors que les états-majors des différents armées ennemies promettaient chacun de son côté une victoire rapide et obtenaient le vote des crédits de guerre aussi auprès des députés sociaux-démocrates, l’industriel allemand à la tête de l’Allgemeine Elektricitäts-Gesellschaft (AEG) s’est rapproché du commandement militaire pour créer des organismes de planification à moyen terme. L’objectif était alors de gérer les ressources naturelles devenues précieuses à cause du blocus des importations. Cette initiative fut accueillie avec enthousiasme, car elle renforçait le pouvoir et les avantages des militaires. Progressivement, toute l’économie nationale s’est transformée en une économie de guerre planifiée, destinée à assurer la production de navires, d’avions, de dirigeables, d’armements, de munitions, d’équipements et à organiser la distribution de nourriture aux millions de soldats sur le front.

Ces réalisations imposantes s’appuyaient sur des cahiers de charges particulièrement détaillés, et l’ampleur des commandes a favorisé l’adoption de nouvelles technologies et de normes, tout en accélérant la concentration des entreprises et la formation de cartels, un phénomène déjà amorcé au sein des grandes puissances lors des guerres coloniales.

De la guerre à la théorie économique socialiste

Cette cartellisation fut rapidement analysée par l’économiste autrichien Rudolf Hilferding, dont le premier ouvrage portait justement sur l’économie de guerre. Hilferding a suggéré que la formation de cartels faciliterait la transition vers une économie socialiste, notamment par la nationalisation des grands groupes industriels. Toutefois, il recommandait un contrôle ouvrier sur les choix économiques majeurs, une recommandation rarement appliquée durablement dans les économies socialistes.

L’influence de Hilferding est vérifiée comme notable chez Lénine, particulièrement dans l’élaboration de son ouvrage majeur « L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ». L’exactitude de la planification militaire fascina également d’autres économistes bolcheviques, conseillers de Lénine et fondateurs du Gosplan soviétique, de même que les ingénieurs des grands groupes capitalistes, séduits par l’essor de la révolution industrielle et sceptiques quant à la pertinence scientifique du concept de « main invisible » d’Adam Smith. Il est intéressant de relever que Lénine, malgré une étude approfondie des économies allemande et tsariste, privilégiait la poursuite de la NEP (nouvelle politique économique), estimant que les forces productives restaient insuffisamment développées pour passer à une planification permanente dans la jeune Union soviétique.

Affirmer la dimension sociale de la planification

Un autre acteur majeur, Otto Neurath, a lui aussi puisé ses idées sur la planification dans son expérience de l’économie de guerre. Théoricien clé de l’austro-marxisme et source d’inspiration directe des politiques sociales de la social-démocratie autrichienne des années 1920 et 1930, Neurath a d’abord connu un succès immédiat au sein de l’état-major austro-hongrois, où il fut chargé de créer un bureau de planification économique militaire. Profondément marqué par les horreurs de la guerre, il devint socialiste tout en restant membre du Cercle de Vienne, dialoguant avec des figures telles que Rudolf Carnap et Kurt Gödel.

Grand amateur de données et désireux de favoriser la participation du plus grand nombre aux décisions économiques et sociales, Neurath inventa des graphiques appelés isotypes pour représenter visuellement les données chiffrées. Ce mode de communication fut rapidement adopté dans la propagande de la jeune Union soviétique, comme en témoigne le musée Kirov de Saint-Pétersbourg.

Ainsi, l’adoption de la planification économique s’est accompagnée dès le départ d’une volonté d’informer et de consulter la population sur les choix économiques, dans un souci d’équité et de justice sociale quant à l’utilisation des produits.

Limites et contradictions de la pratique de la planification

Toutefois, il apparaît clairement que la complexité de cette tâche, aggravée par l’absence des moyens modernes de transmission de données et la prise du pouvoir par Staline, a conduit à une bureaucratisation rapide du système de planification lors du premier plan quinquennal, qui privilégiait quasi exclusivement l’industrie lourde, suivant le modèle développé sous la Russie tsariste. Ce processus a largement vidé la planification de son caractère démocratique. Remise dans le contexte historique de l’époque, la contradiction fondamentale entre la planification, conçue comme un fondement puissant pour atteindre une société socialiste, et son inévitable dérive bureaucratique et autoritaire, semble à l’origine des limites historiques du développement de la société socialiste.