Les fortes inégalités de revenu et de richesse au Luxembourg – étayées à l’aide de chiffres concrets

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Graphique représentant la distribution de la richesse nette des ménages au Luxembourg pour les années 2014, 2018 et 2021.

Le projet de loi de mise en œuvre de la classe d’impôt unique coûtera 950 millions d’euros par an au fisc luxembourgeois, ce qui , compte tenu d’autres augmentations importantes de dépenses prévues, notamment dans le cadre de la course aux armements, aggravera fortement l’endettement de l’État. Malgré cela, pour réduire la note, le gouvernement actuel n’entend pas mettre à contribution les ménages se trouvant dans les tranches supérieures de revenus, ni mettre en question l’exonération fiscale de 50% des dividendes, ni imposer au taux global les plus-values réalisées sur les ventes de titres financiers ou sur les ventes de terrains ou d’immeubles, ni abolir l’amortissement accéléré, qui permet aux propriétaires de défiscaliser leurs revenus provenant des loyers. Il exclut aussi l’imposition des successions en ligne directe et la réintroduction de l’impôt sur la fortune des personnes physiques.

Quant à l’imposition des sociétés, après la baisse d’un point de pourcentage en 2025 de l’impôt sur les revenus des collectivités, une baisse supplémentaire d’un pourcent de l’IRC est prévue pour 2027, ce qui coûtera entre 80 millions d’euros par an au fisc suivant l’estimation du ministère des Finances et 175 millions par an suivant l’estimation de la Chambre des salariés.
À noter que dans la foulée de la politique néolibérale menée depuis les années 1980, l’imposition des bénéfices des sociétés a été abaissée de 40 % en 1986 à 16 % en 2025. Cela a eu pour conséquence que la part des entreprises dans les impôts directs est passée des 2/3 dans les années 1980 à 30% en 2023, alors que la part des ménages a augmenté de 1/3 à 70%.  Parallèlement, la part des impôts sur les salaires a augmenté au niveau des ménages, jusqu’à atteindre 48 % des impôts directs payés en 2023.

Confronter la politique fiscale systématique en faveur des percepteurs de revenus élevés et des  détenteurs de hauts patrimoines – qui sont la plupart du temps les mêmes personnes – aux inégalités de revenus et de patrimoines au Luxembourg à l’aide de chiffres concrets est le but de cet article.

De fortes inégalités de revenus

Il faut constater dès le départ qu’au Luxembourg, peu de données sont disponibles sur la distribution des revenus, et encore moins sur la distribution des richesses.

Les seules données officielles qui informent sur la distribution des revenus des personnes physiques sont les tableaux des revenus imposables déclarés et des impôts à payer provenant de l’Administration des contributions directes . Elles figurent dans le compendium du Conseil économique et social (la dernière édition date de 2021) et dans la réponse à la question parlementaire no 2236 du 22 avril 2025 du député déi Lénk David Wagner[1]. Ces derniers chiffres se basent sur l’année d’imposition 2022 .

Ces données – classées par intervalles irréguliers – sont très synthétiques et le passage vers une distribution par quintiles est fastidieux ; par ailleurs au-delà du million de revenu, les données ne comportent aucune différenciation[2].

Aussi, lorsque l’on ne dispose que du revenu imposable déclaré, il faut garder à l’esprit
– que les revenus non imposables ont déjà été déduits; ces avantages fiscaux reviennent particulièrement aux ménages à revenus élevés ;
– que le secret bancaire aidant  – maintenu au Luxembourg pour les résidents – favorise l’évasion fiscale pour tout revenu non salarié. Le secret bancaire pour résidents s’adresse directement aux HNWI (High Net Worth Individuals, qui disposent d’actifs financiers d’au moins 1 million de dollars) et aux UHNWI (Ultra High Net Worth Individuals, avec des avoirs de 30 millions de dollars ou plus) pour qu’ils fixent résidence au Luxembourg et échappent à l’imposition d’une partie de leurs revenus. Le secret bancaire pour les résidents impose des limites claires à l’administration fiscale[3] ; cette politique de dissimulation fait partie intégrante du modèle luxembourgeois.

Il découle de tout cela qu’à partir des données de l’Administration des contributions directes on peut seulement arriver à des résultats approximatifs et que la part des ménages à revenus élevés est sous-estimée.

Voici – selon des calculs propres – les distributions de revenus par quintiles obtenues dans ce contexte restrictif, successivement pour les ménages résidents, pour les ménages non-résidents (dont les travailleurs frontaliers) et pour l’ensemble des ménages en 2022 :

% du revenu total imposable déclaré par les ménages en 2022 selon les quintiles.

Parmi les ménages résidents,

– les 20% les plus riches ( quintile 5) ont disposé en 2022 de 50,2% des revenus imposables déclarés ; leur part d’impôt a été largement inférieure à leur part des revenus imposables déclarés,
– les 20% les plus pauvres (quintile 1) n’ont perçu que 4 % des revenus imposables déclarés ; toutefois, ils ont bénéficié d’aides sous forme de crédits d’impôts,
– les 40% composant les « classes moyennes » figurant aux quintiles 3 et 4 et ayant disposé de 35,6% des revenus déclarés imposables ont subi une proportion d’impôts de 31,3% du poids de leurs revenus.

% du revenu total imposable et % des impôts payés par les ménages non-résidents en 2022, répartis par quintiles.

Parmi les ménages non-résidents (dont les frontaliers),

– 51,4% des revenus imposables déclarés sont parvenus en 2022 aux 20% du quintile 5; cette part est supérieure à celle des ménages résidents correspondants dans le graphique précédent et leur part d’impôt de 23,2% est substantiellement inférieure à la part des revenus déclarés imposables . Dans ce quintile se trouvent très probablement des HNWI qui ont choisi le Luxembourg comme base fiscale pour échapper à l’impôt dans leur pays et des « experts » haut placés que les gouvernements successifs attirent avec des cadeaux fiscaux.
– 2,7 % des revenus imposables déclarés ont été attribués aux 20 % les plus pauvres;  ces personnes ont bénéficié d’aides fiscales supplémentaires sous forme de crédits d’impôts. Ces aides fiscales s’allongent au quintile 2.
Du côté des quintiles 1 et 2, il faut évoquer les faibles salaires des frontaliers – beaucoup travaillent au salaire minimum dans des branches où les bas salaires sont particulièrement fréquents.

Ce fait émerge aussi dans les résultats d’une enquête de la Banque Centrale du Luxembourg sur le comportement financier et de consommation des ménages des travailleurs frontaliers [1]. Celle-ci repose sur un échantillon représentatif de presque 2 000 ménages résidant dans la Grande Région autour du Grand-Duché. Les résultats sont pondérés pour représenter tous les ménages des travailleurs frontaliers.

Le graphique ci-dessous [2], issu de ce cahier d’études, montre

  • que les revenus bruts médians des frontaliers sont inférieurs à ceux des employés résidents,
  • que les revenus bruts médians des frontaliers français sont moins élevés que ceux des frontaliers allemands et belges,
  • que les revenus bruts médians des résidents luxembourgeois sont supérieurs à ceux des résidents étrangers,
  • que l’allure de toutes ces courbes reflète une distribution de revenus très inégalitaire et qu’entre 2017 et 2020, cette distribution inégalitaire s’accroît encore.
Graphique montrant le revenu brut médian de 2017 à 2020 en Belgique, France et Allemagne, selon le quintile de revenu brut pour les travailleurs frontaliers et les résidents employés.

Dans l’ensemble (ménages résidents et non-résidents), les revenus générés par l’économie luxembourgeoise sont partagés de manière foncièrement inégalitaire comme suit :

% du revenu total imposable déclaré par l'ensemble des ménages et % des impôts payés par rapport au revenu déclaré en 2022, présenté par quintiles. Les barres indiquent les revenus et les impôts pour chaque quintile, de 1 à 5.

On voit que

– les 20 % les plus riches se sont accaparé 53,1 % des revenus imposables déclarés en 2022 ,
– les 20 % les plus pauvres ont dû se contenter de 2,7 % des revenus imposables déclarés  ; toutefois, ils ont bénéficié d’aides étatiques sous forme de crédits d’impôts,
– lesdites « classes » moyennes aux quintiles 3 et 4 (= 40%) ont obtenu 35,7 % des revenus imposables déclarés.es sous forme de crédits d’impôts.

On peut dire de manière générale que s’il existe une politique fiscale sélective « sociale » en faveur de personnes à faibles revenus, il en existe une autre qui privilégie les riches de manière nettement plus considérable.  Déjà par rapport à leurs revenus imposables effectivement déclarés, les nantis du quintile 5 paient proportionnellement moins d’impôts – le graphique précédent le montre clairement !  Il s’ajoute qu’avant la détermination du revenu imposable, leurs revenus réels ont déjà bénéficié d’exonérations fiscales importantes et que le secret bancaire leur permet de cacher devant le fisc une partie de leurs revenus, réduisant d’autant le revenu déclaré.

Les résultats d’une autre enquête de la Banque Centrale du Luxembourg sur le comportement financier et de consommation des ménages au Luxembourg, conduite en 2021 sur base d’un échantillon représentatif de plus 2.000 ménages résidant au Luxembourg génèrent un graphique de distribution du revenu brut[6]  d’une allure comparable aux graphiques précédents ayant résulté des calculs propres sur base des chiffres de 2022, fournis par l’Administration des contributions directes:

Graphique en barres montrant l'évolution des données sur cinq vagues de 2010 à 2021, avec des résultats en hausse au fil du temps pour chaque trimestre.

Il résulte en outre de ce graphique qu’entre 2010 et 2021, les inégalités de revenus se sont accrues, cela tout particulièrement en 2021 au profit des quintiles 3 et 4 et surtout du quintile 5.

Des inégalités de richesse encore plus fortes

Comparées aux inégalités de revenus , les inégalités de richesse/de fortune/de patrimoine affichent un ordre de grandeur hors proportion dans tous les pays capitalistes. Il est logique  que les inégalités de revenus nourrissent les disparités de richesse. Mais au-delà de cette évidence, l’instauration du néolibéralisme à partir des années 1980 – après le court répit d’une distribution plus égalitaire pendant les « 30 Glorieuses » (1945-1975) -, a généré des inégalités de plus en plus massives.

Au Luxembourg, l’absence d’imposition des successions en ligne directe, l’abolition de l’impôt sur la fortune des personnes physiques en 2006 et le maintien du secret bancaire pour résidents sont autant de facteurs expliquant qu’il existe très peu de données statistiques officielles sur la répartition des richesses.

Ce n’est qu’en matière de propriété immobilière que des données publiques existent et celles-ci sont frappantes : le Luxembourg Institute of Socio-Economic Research (LISER) écrit dans sa note n°29 de l’Observatoire de l’habitat : «3.447 individus (=0,5 % de la population résidente ) possèdent la moitié de l’ensemble du potentiel foncier en 2020/2021.» Il complète cette remarque dans la note n°32 de juillet 2023 : «Il y a 5.718 hectares de foncier constructible en 2022, dont 4.294 hectares en zone résidentielle. (…). Les cinq promoteurs locaux aux plus grandes réserves foncières ont en moyenne chacun près d’un demi-milliard d’euros de foncier résidentiel. »

Suivant les données recueillies par la Chambre des salariés pour l’année 2021 [7], « les coefficients de Gini [8]des distributions du patrimoine et des revenus font état d’inégalités deux à trois fois plus importantes en ce qui concerne la répartition des richesses au sein de la population : pour le Luxembourg, l’indice de Gini est de 74,6 au lieu de 37,2. » Le graphique suivant y établit une comparaison internationale :

Graphique montrant les coefficients de Gini du revenu après impôts et du patrimoine par adulte pour l'année 2021, avec des données pour plusieurs pays européens.

Lucas Chancel, co-directeur du Laboratoire sur les inégalités mondiales et de WID.world écrit au sujet de la situation au Luxembourg : «Pour la fortune, les 10 % les plus riches possèdent plus de six millions d’euros, soit 27 fois plus que la moyenne de la moitié inférieure de la population. Les 10 % les plus démunis ont en moyenne des dettes pour 30 000 euros.»[9]

L’enquête de la Banque Centrale du Luxembourg sur le comportement financier et de consommation des ménages au Luxembourg, menée en 2021 sur base d’un échantillon représentatif de plus 2.000 ménages résidant au Luxembourg (enquête déjà mentionnée dans le cadre de la distribution des revenus), présente e.a. les résultats suivants en matière de distribution des richesses nettes en 2021 (en diminution des dettes) :[10]

  • le rapport interquintile[11] du quintile 5/quintile 1 =   21,2 (fortune nette 21,2 fois plus élevée)
  • le rapport interdécile du décile 10/décile 1            = 191,9 (fortune nette 191,9 fois plus élevée
  • la fortune du 1% les plus riches par rapport à la richesse nette totale :         = 15,2 %
  • la fortune des 5% les plus riches par rapport à la richesse nette totale :       = 34,5 %
  • la fortune des 10% les plus riches par rapport à la richesse nette totale :     = 47,9 %
  • la fortune des 20% les plus riches par rapport à la richesse nette totale :     = 64,9 %
  • la fortune des 50% les plus pauvres par rapport à la richesse nette totale :  =   9,0 %

La distribution de la fortune nette est représentée dans le graphique ci-dessous[12] ; on remarque l’accélération vertigineuse de l’accaparement des richesses à l’approche du top 1%.

Graphique montrant la distribution de la richesse nette des ménages au Luxembourg, avec des lignes représentant les moyennes des années 2014, 2018 et 2021.

La comparaison à base de la fortune nette est d’autant plus fondée puisque suivant les résultats de ladite enquête, « un peu plus de la moitié des ménages étaient endettés (54 % en 2021) », que « près d’un tiers des ménages détenaient une dette hypothécaire (…) », et qu’ « en moyenne, la dette hypothécaire représentait la part la plus importante de la dette totale du ménage (91 %). »[13]

Cette dette hypothécaire sert à financer la résidence principale, qui constitue la part la plus importante du patrimoine brut d’un ménage moyen. Il faut noter que « les ménages de toutes les personnes travaillant au Luxembourg en 2021 étaient plus souvent endettés que la moyenne de la zone euro (43 %).[14] Ceci est probablement dû au niveau élevé des prix immobiliers et au fait que 66% des ménages étaient propriétaires de leur résidence principale en 2021 au Luxembourg. Alors que ce phénomène gonfle la valeur de la fortune brute d’un ménage moyen au Luxembourg, sa fortune nette est réduite par la dette hypothécaire correspondante.

C’est évidemment autre chose pour des ménages fortunés qui ont hérité de biens immobiliers ; la Chambre des salariés constate que « 10% des ménages détiennent 84% des biens immobiliers autres que la résidence principale » et que  « si l’on se restreint aux seuls ménages détenteurs d’autres biens immobiliers, il s’avère que 10% d’entre eux en détiennent près de la moitié (48%) de la valeur totale ». Aussi , « si l’on se focalise sur la part des différentes catégories de patrimoine détenue par le décile supérieur de la distribution, il appert que ceux-ci détiennent à chaque fois plus de la moitié du total, à l’exception de la résidence principale. »[15]

Le graphique ci-dessous, issu d’une étude plus ancienne de la BCL[16] indique les sources variables de revenus selon le quintile du revenu brut ; on peut en déduire que les actifs financiers (actions, obligations, avoirs en comptes bancaires) et réels (biens immobiliers notamment) sont surtout détenus par les ménages du quintile 5 (les plus fortunés).

Graphique représentant la composition du revenu brut des ménages selon le quintile du revenu brut, avec des sections colorées pour les différentes sources de revenu.

Le gouvernement maintient les inégalités

Il découle des données précédentes que les inégalités de revenus et de richesse sont très importantes au Luxembourg. Malgré cela, le gouvernement en place s’abstient de corriger cette injustice à l’occasion de la réforme fiscale en projet. Il préfère mettre en péril l’équilibre budgétaire futur, plutôt que d’estomper même légèrement les privilèges fiscaux des riches.
Le modèle luxembourgeois axé sur les souhaits de la place financière lui dicte cette politique.

De ce fait, il faudra s’attendre dans un futur proche à un démontage de certains acquis sociaux, faute de ressources budgétaires suffisantes. Ceux qui payeront la note seront surtout les salariés et les retraités des quintiles 3 et 4.


[1] https://wdocs-pub.chd.lu/docs/exped/2025/06/QP_59245_1750751158776.pdf

[2] Compte tenu des impôts renseignés pour cette catégorie, les revenus de cette dernière tranche ont été multipliés par 2 lors des calculs effectués.

[3] Suivant l’article 22 de l’ « Abgabenordnung » de 1931, « Au Luxembourg, les fonctionnaires de l’Administration des Contributions sont astreints au respect du secret fiscal » et « l’inobservation du secret fiscal entraîne des sanctions pénales comportant soit des amendes, soit des peines d’emprisonnement allant jusqu’à six mois. » De ce fait, l’administration fiscale n’est pas autorisée de requérir des informations sur les comptes bancaires auprès des banques, sauf en cas de forte présomption de blanchiment, trafic de drogue ou de terrorisme.

[4] Thomas y. Mathä, Ana Montes-Viñas, Giuseppe Pulina, Michael Ziegelmeyer: Working paper n° 188, The cross-border household finance and consumption survey: Results from the fourth wave in 2021, BCL, July 2024

[5] ibid. (4) , p. 47.

[6] Thomas Y. Mathä, GiuseppePulina, Ana Montes-Viñas, Michael Zziegelmeyer : Working paper no 176, The Luxembourg household finance and consumption survey: results from the fourth wave in 2021, BCL, November 2023, p.41.

[7] Inégalités et pauvreté – Chambre des salariés – CSL

[8] Le coefficient de Gini varie entre 0 et 100 % : plus il est proche de 100 %, plus les inégalités dans la répartition des revenus ou du patrimoine sont importantes.

[9] source Luxembourg income study (LIS)-  Cross National Data Center Luxembourg – chiffres de 2021.

[10] ibid. (6), p.43.

[11] Le rapport interquintile/interdécile compare la part des riches à la part des pauvres en matière de revenu ou de richesse.

[12] ibid. (6), p. 44.

[13] ibid.(6) , p 4.

[14] Ibid. (4), p. 13.

[15] Ibid. (7).

[16] A. Girshina, T.Y. Mathä et M. Ziegelmeyer (2017): « L’enquête sur les finances et la consommation des ménages au Luxembourg : Résultats de la deuxième vague », Cahier d’Études no106 de la BCL.

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